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Yunus Emre

On ne sait presque rien de sûr en ce qui concerne Yunus Emre, aussi grand poète que maître spirituel dans la ligne de Jalâl al-Din Rûmi.

Le premier, il fit de la langue turque le médium d’une expérience mystique dans la tradition persane, authentiquement unitivel, qui était alors celle de plusieurs confréries soufies pratiquant le dhikr. Le Diwan est un recueil de poésie belle et simple, nourrie de la nature et de la vie quotidienne, qui a eu une grande diffusion populaire. Le fait que l’authenticité d’une bonne partie des poèmes de l’édition Gölpinarli (1943) ne soit pas certaine ne doit pas impressionner, car ils sont tous de la même venue.

Gérard Pfister, dans son introduction, trace un parallèle suggestif, sans confusion, entre le destin des oeuvres de Yunus Emre et de Maître Eckhart, destin dû surtout à l’usage de la langue du peuple, source d’une autre forme de rigueur et de liberté de pensée allant jusqu’au paradoxe, source aussi d’un accent mis sur l’amour et sur l’unité entre Dieu et l’homme. La mort, le thème eschatologique sont au centre du Diwan, mais il s’agit de voir le Bien-aimé ou de plonger dans l’Océan divin – anticipé ici bas : « Demain est aujourd’hui pour moi » –, et c’est la privation de ce bonheur que l’on peut nommer enfer.

On n’accède pas à ce paradis sans le renoncement, la pénitence, la pauvreté, le choix de la douceur, le fait de devenir « étrange ». Mais l’ascèse, la loi, la religion même sont dépassées par l’amour (« Du début à la fin, il n’y a qu’aimer ») qui aboutit à l union (« Je ne vis pas en moi. / Il y a en mon cœur un autre moi » ; lequel ? « Prends-moi, ôte-moi de moi-même ; remplis-moi de toi »). La traduction de cet admirable recueil est poétiquement excellente en français.