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Une voix par-delà le chaos

 Loin du vacarme mondain, Roger Munier continue, ni véritable philosophe ni tout à fait poète, à tracer de nouveaux chemins pour la littérature au mépris des conventions établies et des clichés usés de la prose contemporaine : à l’occasion de la réédition par Gallimard de son pamphlet philosophique Contre l’image, qui date de 1963, et de la publication chez Arfuyen de ses derniers écrits sous le titre Requiem, on peut mieux mesurer l’évolution et l’apport de cette œuvre riche, où la dimension « religieuse » se révèle toujours présente sous une forme plus ou moins énigmatique, œuvre à la fois exigeante et personnelle, que l’on sent tout entière conquise sur le silence et le néant.
 Né en 1923, il suit d’abord une formation théologique au sein de la Compagnie de Jésus avant de se tourner définitivement vers la philosophie et la littérature. Devenu l’ami d’Heidegger, il a traduit certains de ses textes en français ; parallèlement à sa propre recherche, il a poursuivi par la suite ce travail de traducteur d’auteurs anglais, allemands ou espagnols. Mais ce sont surtout la découverte du Japon et la fascination qu’exercent sur lui le zen et les haïkus qui marqueront de leur empreinte l’ensemble de ses livres.
 Requiem est avant tout un dialogue à une voix avec la mort, pour essayer d’effleurer ce qu’elle comporte d’insaisissable, d’irrémédiablement mystérieux : dialogue sans issue possible, puisque n’ayant pour toute réponse que le silence. La première page s’ouvre sur « la haute stèle de la mort, de la disparition, de la fin, partout dressée, mais invisible », comme s’il y avait un défi insurmontable à vouloir écrire sur la mort : parler de quelque chose dont on ne peut rien dire mais dont on ne peut pas non plus éviter de parler. « On ne sait rien sur l’au-delà de la mort. On ne sait que ce rien. Mais du moins sait-on ce rien... » Ces bribes éparses, conçues dans un mouvement d’arrachement à soi-même oscillant entre la sérénité apaisée et l’expérience douloureuse, semblent se situer au point de passage entre la vie et l’après-vie : elles s’adressent ainsi à chacun d’entre nous, car « nous avons une alliance secrète avec ce monde qui n’est pas ou n’est plus le monde. L’aube grise, le royaume des morts ».
 La nouvelle édition de Contre l’image a été revue et modifiée à certains endroits pour tenir compte du renforcement sans cesse croissant de l’image dans notre société. Néanmoins, la plupart des analyses demeurent, après vingt-six ans, d’une grande clairvoyance et d’une actualité presque oppressante. Il s’agit d’un essai qui va à l’encontre de l’autosatisfaction et de la complaisance dont nous nous contentons trop souvent devant ce qui est un changement décisif dans notre façon de saisir le réel.
 Depuis 1963, le style a évolué vers une constante fragmentation, dans un effort pour éliminer l’appareil inutile d’une démarche par trop démonstrative. Et il faut considérer l’œuvre de Munier comme l’une des rares entreprises littéraires vraiment originales à émerger du tumulte des modes stériles et des bavardages vains dans lequel s’est si souvent noyée ces dernières années l’aventure intellectuelle et spirituelle en France. « Métaphysique et poésie vont chez vous si bien ensemble que le vertige lui-même en acquiert un indéniable charme », lui écrivait son ami Cioran à qui il avait dédié Le visiteur qui jamais ne vient (Lettres vives).