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Une pastorale de l’amour

 Coup de cœur de l’éditeur ? Gérard Pfister avait publié en 2008, dans sa collection « Les Carnets spirituels », deux recueils de sermons de Geiler de Kaysersberg, qui prêcha dans la cathédrale de Strasbourg de 1485 à 1510, et antérieurement, il y a plus de vingt ans, il avait déjà édité Dieu caché, un recueil du dominicain strasbourgeois Jean Tauler, mort en 1361. Audace et fidélité spirituelle : dans la même ligne (dont on sera tenté de faire une lignée ?), il vient de publier une série de sermons d’un frère prêcheur contemporain, Gabriel Nissim, un dominicain comme Tauler, et le titre choisi par l’auteur, Un Ami vient à nous, souffle, dirait-on, vers l’illustre Geiler et au-delà vers les « Amis de Dieu », ce groupe de religieux fervents auxquels appartenait son prédécesseur du XIV° siècle.
 C’est sous ce nom d’ailleurs, Amis de Dieu, que l’on présente généralement l’œuvre laissée par Tauler (quelque 83 sermons authentifiés) ; c’est sous le signe de l’amitié (des hommes avec Dieu et de Dieu pour les hommes) que se profile d’un bout à l’autre la religion chrétienne ainsi conçue, ainsi fondée par le Verbe.
 On a bien l’impression d’une filiation en lisant Un Ami vient à nous, on y perçoit une tonalité toute taulérienne : simplicité fraternelle, cordialité spontanée, modestie sincère, bienveillance, respect de l’autre dans sa faiblesse, ses difficultés, son humanité ordinaire, souci primordial de réconforter, d’insuffler la confiance, de diffuser l’amour qui vient de Dieu et qui est la seule puissance de Dieu.
Mais sous la même limpidité d’un discours familier, qui imite la conversation, Tauler, disciple direct de Maître Eckhart, est beau¬coup plus spéculatif et profond, plus imagé, allégorique, et abrupt par endroits. Il avait des auditeurs (prêtres séculiers, béguines, moniales) enga¬gés dans une vie spirituelle exigeante, rompus à la pensée métaphy-sique, exercés à l’intelligence mystique. Quels sont les auditeurs de Gabriel Nissim à la cathédrale, de dimanche à dimanche ? Il s’adresse à des gens spirituellement simples, nos contemporains, qui lisent plutôt des magazines de psychologie et d’économie que des ouvrages de philosophie ou de théologie. Des gens de bon cœur et de bonne volonté, que la vie, familiale et sociale, a souvent blessés, ils ont des problèmes d’argent, d’emploi, ils cherchent du réconfort. À eux le prédicateur ne se lasse pas de répéter qu’ils sont des « enfants de Dieu », il leur donne l’assurance (la foi) que Dieu les aime. « Ce que Dieu a donné à ses enfants, c’est définitif, c’est sans retour : Dieu nous a donné la vie, Dieu nous a donné sa vie, Dieu nous a donné son amour. Il ne nous les reprendra jamais. »
 Nous avons donc tellement besoin d’être aimés et de nous savoir aimés – et si ce n’est pas de nos proches, peut-être de notre conjoint même, peut-être de notre voisin ou de notre chef de bureau, soyons sûrs que nous le sommes de Dieu, soyons ainsi consolés, soyons confiants, devenons ainsi capables de nous aimer nous-mêmes, de nouveau, pour mieux pouvoir aimer autrui. Le christianisme vaut bien une psychanalyse, il vaut même plus, car il est la meilleure école d’amour, d’optimisme et d’espérance. Cette religion est enseignée aujourd’hui de plus en plus comme une espèce de psychothérapie, de psychagogie...
 « Chaque être humain entretient avec Dieu, avec le Christ, une relation unique et directe. » Relevons ici, comme nous le pourrions ailleurs, mais sans insister, le glissement discret, quasi mécanique, entre Dieu et le Christ, le Christ et Jésus, l’un dans l’autre, comme s’il s’agissait d’une évidence qui ne demande aucun questionnement, un questionnement qui ne pourrait être que métaphysique, trop ardu aujourd’hui ? L’amour se sent, se vit, ne se pense pas.
Les sermons ou homélies de frère Gabriel relèvent entièrement, parfaitement, d’une pastorale de l’amour et celle-ci ne lui est pas propre, elle semble bien être générale, appartenir à l’esprit du temps ; elle est en vogue, si l’on ose dire, aussi bien chez les catholiques que chez divers protestants. Elle est la seule audible, on ne pourrait plus, et on ne veut pas, entendre une « pastorale de la peur », voire de la terreur (comme Jean Delumeau caractérisait celle de la fin du Moyen Âge et se prolongeant jusqu’au XVIII° siècle, « en Occident »). C’est heureux, bien sûr, si l’amour triomphe. Heureuse libération. Heureuse évolution. L’amour est ce qui reste de meilleur, de plus vivant, aux églises.
 Néanmoins, quelque chose (?) me dit que le christianisme ne saurait longtemps s’en tenir là et s’en satisfaire. Impression (personnelle ?) qu’il s’y amollit et s’y endort. Mais quelle autre pastorale pour aujourd’hui, pour demain ? Peut-être autre chose qu’une pastorale ? Nous ne sommes pas des brebis. Peut-être même, hérésie, une autre parole que toujours « la bonne parole »  ? Réentendre le ton autoritaire, impérieux de Jésus : « Toi, suis-moi ! » Un Ami ? Un Maître. De vie. De combat. Gabriel Nissim, né en 1935 à Florence, est un homme de combat, de mission, de communication. Ordonné prêtre en 1962, il a vécu sept ans au Cameroun, où il a organisé des émissions de radio et un enseignement des langues africaines à l’université de Yaoundé. Revenu en France, il a été chercheur au Laboratoire des langues et civilisations à tradition orale (CNRS). Depuis une vingtaine d’années, à Strasbourg, il est très impliqué dans des recherches (à la fois historiques et prospectives) sur la place des religions et des spiritualités dans la culture européenne et il fait aussi partie de l’équipe des prédicateurs de la cathédrale. Les dates des 23 sermons retenus dans ce recueil vont de 2002 à 2007.