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Une autre idée du langage

Non, nous ne pourrons nous habituer. Henri Meschonnic poète, linguiste, essayiste, traducteur de la Bible, ne en 1932, est mort il y a quelques jours. Cela signifie que nous n’aurons plus, chaque année, à tendre notre tablier pour y recueillir un livre nouveau. Comme tombé du ciel. Parce que la pensée de Meschonnic nous était aliment pour l’esprit, éveil et réveil pour la réflexion, libération pour l’imaginaire.

Audace. Décapage de tout conformisme en abordant d’abord ce que nous appelons le langage. En nous introduisant à une autre conception du langage. Car « nous ne savons même plus que nous confondons une représentation du langage avec la pluralité des fonctionnements du langage. Et cette représentation nous cache le langage, exactement comme les traductions cachent ce qu’elles ne traduisent pas du texte... » 
 
Ami du linguiste Benveniste, il était également professeur à l’Université de Vincennes dont il avait été un des fondateurs. L’enseignement était pour lui un partage fondamental. Car ce Juif polonais, né à Paris et contraint de se réfugier en zone libre à l’âge de 12 ans, avait appris l’hébreu en autodidacte pendant la guerre d’Algérie. C’est bien cette découverte qui allait habiter toutes ses recherches à venir. Ses quinze recueils de poèmes, publiés depuis 1972 (et couverts de nombreux prix) sont tous fondés sur les rythmes essentiels porteurs d’images mouvantes, creusantes, qui pourraient avoisiner un certain esprit de Jean Tardieu ou Guilleyic. En témoignent des pages aux lignes courtes, haletantes, « les bras croisés / comme il y a / des mondes / je ne sais si / je parle ou si je me tais / la parole est devenue / un tel silence » (Puisque je suis ce buisson, Arfuyen, 2001) ou encore « et je suis devant un mur / sur lequel je me déchiffre / pierre après pierre / je m’y reconnais / j’y retrouve tous mes visages » (De monde en monde, Arfuyen, 2009).

Ce que Meschonnic traduisait de l’Ancien Testament (n’a-t-il pas tout retraduit ?) nous a fait dépasser l’accumulation des archaïsmes pour nous établir dans une cohérence où la « pratique du traduire » nous fait émerger de ce que Meschonnic appelle « dix-sept siècles de surdité. Volontaire. » Il faut revenir à ces stupéfiantes traductions du Cantique des Cantiques ou de la Genèse (Au commencement, Desclée De Brouwer, 2002) dans lesquelles il respecte les scansions et les rythmes de l’hébreu en les signalant par des « blancs » de Iongueurs différentes. Dans ces nota-ions rythmiques, apparaît une dimension autre qui nous désenclave l’esprit. Car, pour lui, ce qui fait sens dans une langue, c’est le rythme qui offre un espace de liberté et de reconnaissance à la fois de soi et de l’autre. Et il faut ajouter que, dans cette entreprise si singulière de traduction, l’apport de son épouse, Régine Blaig, a été pour Meschonnic à la fois éclairante et heureuse.

L’an dernier, il s’était expliqué plus avant sur sa démarche dans un essai (Dans le bois de la langue, éd. Laurence Teper) qui synthétise toutes ses thèses sur le langage, et pousse plus loin encore ses combats linguistiques, à savoir : la transformation de la théorie du langage, la critique de la représentation du langage par le signe, la volonté de ne plus confondre le sens du langage et le sens des mots, la défense des langues plutôt que de la langue, la pensée du langage comme force, énergie et mouvement.

En fait : une démiurgique entreprise qui recompose une théorie du langage, laquelle tienne ensemble la poétique, l’éthique et la politique. Lorsque parut, en 2004, son essai Un coup de Bible dans la philosophie (Bayard), Meschonnic y composait un appel au rythme pour penser l’infini du langage par le poème de la Bible, cette « montagne sainte du paradoxe ». Pour lui, c’est par excellence ce texte religieux qui enseigne à ne plus confondre le sacré, le divin et le religieux.

Oui, ne plus confondre. Mais savoir que « et toi en moi nous tournons ! I donnant le bras au soleil ». Car nous n’avons pas fini de recevoir en nous l’essentielle traduction que Meschonnic aura faite « du passé après l’avenir [...] à ne plus nous reconnaître ».