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Une âme forte et apaisée

 La sortie d’un livre qui retrace l’itinéraire de la Main Noire, premier réseau de résistance alsacienne, rend honneur à ces très jeunes adultes engagés contre le nazisme. Le Messager a pu rencontrer Jean-Jacques Bastian, survivant de cette époque.
 Un homme à la force tranquille, l’œil vif et le regard serein, la voix calme vibrant sous le coup des souvenirs. Une âme forte et apaisée, malgré son physique de grand brûlé. Telle est l’image qui s’impose quand on rencontre Jean-Jacques Bastian, survivant du premier groupe organisé de la Résistance alsacienne, la Main Noire, fondé par Marcel Weinum, lors de la Grande Guerre.
 Alsacien d’origine, né à Nancy en 1924, Jean-Jacques Bastian est fils d’un combattant de la Première Guerre, petit-fils de combattant français de la guerre franco-allemande de 1870. Il a reçu une éducation protestante. Eclaireur unioniste, c’est toujours avec fierté qu’il évoque la promesse des Eclaireurs de servir Dieu, la patrie et le prochain. Lorsque la Seconde Guerre éclate, il a 14 ans. Orphelin de père, il vit avec sa mère et sa jeune sœur. Ils sont évacués à Saumur dès 1939. C’est avec désespoir qu’il apprend l’annexion en territoire allemand des départements du Rhin et de la Moselle, en 1940.
 À 15 ans, Jean-Jacques revient à Strasbourg et s’enrôle dans la Résistance avec Marcel Weinum au sein de la Main Noire, un groupe de 25 adolescents dont 10 seront arrêtés. Leur plus haut fait d’armes est l’attentat à la grenade contre la voiture du Gauleiter Robert Wagner à Strasbourg, un soir de juin 41, devant l’ancien restaurant « Adelshoffen », place Kléber.
 Jean-Jacques a 17 ans quand il est arrêté, le soir du 18 juillet I941. Affamé, interrogé et roué de coups dans un local de la Gestapo, il est emprisonné à Mulhouse, puis à la prison Sainte-Marguerite à Strasbourg pendant trois mois. Désemparé, sans repères, seul dans sa cellule, il appelle Dieu qui se révèle à lui comme une lumière. Les versets bibliques et cantiques appris par cœur sans grande conviction à 12 ans pour sa confirmation reviennent à sa mémoire. Ils prennent sens et force et lui redonnent espoir : « L’Éternel est pour moi, je ne crains rien : que peuvent me faire des hommes ? »
 Libéré sous condition, il est envoyé au camp Eggenstein de Karlsruhe. Le 25 août 1942, le décret d’incorporation des Alsaciens et des Lorrains dans la Wehrmacht est promulgué. La mort dans l’âme, il rejoint Ansbach, ville de garnison à l’ouest de Nuremberg. Au bout d’une semaine de caserne, les jeunes recrues doivent prêter serment à Hitler. Dilemme cruel pour Jean-Jacques Bastian : comment prêter serment à l’occupant de son pays, « comment prêter serment au diable ? » Alors qu’il demande à Dieu de l’éclairer, une illumination se fait en lui : il se porte malade et parvient à esquiver la prestation de serment ! Trois fois, il met sa vie en péril pour ne pas servir le nazisme, deux fois en mangeant du foie gras avarié, une autre en buvant de l’eau croupie. Dans ces moments difficiles, il s’en remet à Dieu.
 À la fin de la guerre, Jean-Jacques, envoyé en Pologne, amorce son repli vers l’Ouest avec deux camarades. Un sous-officier allemand sabote à 6 h du matin une réserve de munitions allemande dans laquelle il s’est réfugié pour la nuit. Pris par les flammes, il est brûlé au troisième degré sur tout le corps. La douleur est physique mais sa conscience est en paix. Après l’opération, il se réveille amputé de l’œil gauche. Après le débarquement anglais, Jean-Jacques est rapatrié à Paris et opéré quarante fois. C’est à l’hôpital qu’il rencontre celle qui deviendra sa femme.
 Aujourd’hui, âgé de 83 ans, père et grand-père, Jean-Jacques vit à Montpellier. Il est prédicateur laïc, actif dans sa paroisse. Il croit au pouvoir de la prière et ne cesse de témoigner que « tout a été bénéfique et supportable et que les bontés de l’Éternel ne sont pas épuisées, elles se renouvellent chaque matin. »