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Un taoïste à la Cour de France

À la fin d’un siècle qui vit s’envenimer la querelle entre les partisans de la grâce et ceux du libre arbitre, voici venir l’heure du pur amour, l’heure de Fénelon. Sous le règne d’un monarque vieillissant, en­foncé dans sa piété bigote et sa crainte de l’enfer, voici qu’un homme d’Église se dresse contre la plus redoutable de toutes les idoles : celle de l’amour-pro-pre. La voix de l’archevêque de Cambrai commande à l’homme, c’est-à-dire au chrétien, de renoncer à tout intérêt propre et même au souci de son salut éternel.

Saint-Simon, qui savait scruter les phy­sionomies comme Fénelon discernait les esprits, vit le visage de celui-ci comme une surface mobile et liquide. « Ce pré­lat, écrit-il, était un grand homme mai­gre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressem­blât et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une fois. Elle ras­semblait tout, et les contraires ne s’y combattaient pas. Elle avait de la gra­vité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté, elle sentait également le doc­teur, l’évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la nobles­se. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. »

II ne faut pas s’étonner que cet exter­minateur de l’esprit en eût tant, même s’il était un homme qui ne voulait jamais en avoir plus que ceux auxquels il s’adres­sait. C’était là en effet son art de la dis­simulation. Ennemi de toutes les extré­mités, même du bien, car elles ont leur affectation de raffinement, il ne montrait tant d’esprit que pour sembler plus mé­diocre, plus proche du courtisan com­mun, de l’homme ordinaire. Dans cha­cune de ces exaspérations soudaines et passionnées de la sensibilité, Fénelon reconnaissait les brèches que le monde fait. Ainsi les plaisirs de la conversation pouvaient devenir mortels : « Vous ne sauriez trop rudement jeûner des plai­sirs d’une conversation », disait-il à l’une de ses pénitentes.

Dans cette perfection mondaine devant laquelle s’inclinait Saint-Simon, Fénelon avait découvert un véhicule qui lui per­mettait de transmettre, intact et anony­mement, « ce fond de tout sans forme et sans nom, que l’intelligence et la dé­licatesse dissipaient continuellement ». Rien d’égal à la politesse, au discerne­ment, à l’agrément avec lesquels il re­cevait tout le monde. Mais cette hospi­talité sans tache était la scène d’une vaste entreprise de destruction. « Soyez un vrai rien en tout et partout, mais il ne faut rien ajouter à ce pur néant. C’est sur le rien qu’il n’y a aucune prise. Le vrai rien ne résiste jamais et il n’a pas un moi dont il s’occupe. » Ainsi la poli­tesse parfaite de l’homme du monde re­joignait le renoncement et la charité du chrétien.(...) Saint-Simon vit les contraires s’harmo­niser sur le visage de Fénelon : mais ils se combattaient dans son cœur. Car cette renonciation totale, ce dépouillement par­fait, qui demande la preuve constamment renouvelée d’une préférence de Dieu à soi, ne sont aucunement douces pour Fénelon. Le mystique en lui n’est pas ten­dre mais dur. Cette mort à soi-même est une vraie destruction : « Amour destruc­teur, dit Fénelon, qui arrache tout sans miséricorde, comme cette bête que vit Daniel. »

L’amour dont il parle, le pur amour, est un amour qui n’est pas de sentiments ni d’imagination, mais de volonté seule. D’autres, comme Rousseau, parleront de pure nature, et l’on sait ce qu’ils entendaient par là tout le contraire de ce qu’y voyait Fénelon qui ne désirait qu’une chose : l’anéantissement de la nature humaine. Les gens du XVIIe siècle étaient des fauves, aussi bien vis-à-vis des autres que vis-à-vis d’eux-mêmes. Voyons comment il mène à bien cette entreprise de destruction du Moi. « Vous êtes née, écrit-il à Madame de Maintenon, avec beaucoup de gloire [lisez, es­time de soi], c’est-à-dire de cette gloire qu’on nomme bonne et bien entendue, mais qui est d’autant plus mauvaise qu’on n’a point de honte de la trouver bonne ; on se corrigerait plus aisément d’une vanité sotte... Vous tenez encore à l’estime des honnêtes gens, à l’appro­bation des gens de bien, au plaisir de soutenir votre prospérité avec modéra­tion ; enfin à celui de paraître par votre cœur au-dessus de votre place... Le moi dont je vous ai parlé si souvent est encore une idole que vous n’avez pas brisée. Vous voulez aller à Dieu de tout votre cœur, mais non par la perte du moi ; au contraire, vous cherchez le moi en Dieu. Le goût sensible de la prière et de la présence de Dieu vous soutient ; mais si ce goût venait à vous manquer, l’atta­chement que vous avez à vous-même et au témoignage de votre propre vertu vous jetterait dans une dangereuse épreuve... Il me paraît que vous avez encore un goût trop naturel pour l’ami­tié, pour la bonté de cœur et pour tout ce qui unit la bonne société. C’est sans doute ce qu’il y a de meilleur, selon la raison et la vertu humaine ; mais c’est pour cela même qu’il y faut renoncer... (...) Il faut être prêt à se voir méprisé, haï, décrié, condamné par autrui, et à ne trouver en soi que trouble et condam­nation, pour se sacrifier sans nul adou­cissement au souverain domaine de Dieu, qui fait de sa créature selon son bon plaisir. Cette parole est dure à quiconque veut vivre en soi et jouir pour soi-même de sa vertu... Tous nos défauts ne vien­nent que d’être encore attachés à nous-mêmes. C’est par le moi qui veut met­tre les vertus à son usage. Renoncez donc, sans hésiter jamais, à ce malheu­reux moi, dans les moindres choses où l’esprit de grâce vous fera sentir que vous le recherchez encore. Voilà le vrai et total crucifiement : tout le reste ne va qu’aux sens et à la superficie de l’âme. Tous ceux qui travaillent à mourir au­trement quittent la vie par un côté et la reprennent par plusieurs autres : c’est toujours à recommencer. Vous verrez par expérience que quand on prend pour mourir à soi le chemin que je vous pro­pose, Dieu ne laisse rien à l’âme et qu’il la poursuit sans relâche, impitoyable­ment, jusqu’à ce qu’il lui ait ôté le der­nier souffle de vie propre, pour la faire vivre en lui dans une paix et une liberté d’esprit infinies... »

La paix donnée par Dieu, « non comme le monde la donne », et qui peut se trou­ver au milieu des devoirs et des tribula­tions, est la paix sèche et amère où il faut vivre et où il veut faire vivre les autres. Paix en Dieu, quiétude de l’âme aban­donnée à Dieu, esprit d’enfance, désap-propriation, détachement du monde et de soi, telle est l’essence du quiétisme fénelonien. Aimer sa croix, en être heureux puis­qu’elle vient de Dieu, aimer sa mort puis­qu’elle vient de Dieu, puisqu’elle est la volonté, le plaisir de Dieu. Aimer Dieu, pour lui, non pour soi ou par amour de soi, crainte du châtiment ou désir de ré­compense. Comme on le voit, il n’est pas plus rigoureuse école d’ascétisme que l’enseignement spirituel de Fénelon ; au­cun amour n’est plus cruel que le pur amour, car il est la mort de soi. (...)