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Un passeur

 Est-il arrivé à Lacan de mentionner le Pseudo-Denys ? Je n’en suis pas certain. Ne tenons pas pour exclu, pourtant, qu’il ait pu laisser à notre sagacité d’en découvrir entre les lignes la référence métonymique. Car, s’il nous prend simplement l’idée de placer côte à côte (c’est-à-dire de rapprocher) les mentions que fait Lacan des paradoxes de Zénon, du Parménide de Platon, de l’expérience des grands mystiques chrétiens – pour les contextualiser, n’allons pas chercher plus loin que le Séminaire Encore –, il saute immédiatement aux yeux que ces références ont leur cohérence logique, sans doute, mais, plus encore, que celle-ci s’incarne dans une série historique de protagonistes dont le chaînon intermédiaire manquant sera précisément le Pseudo-Denys l’Aréopagite et, plus exactement peut-être, son Livre de la Théologie mystique – en tout et pour tout une petite vingtaine de pages, imprimées en interligne double à l’intérieur du volume des éditions Arfuyen où une introduction du traducteur et une note de l’éditeur font l’écrin de ce très bref écrit.
 De quoi s’agit-il ? Je n’éventerai pour le lecteur aucun des mystères de ce grand petit livre en disant qu’il s’agit d’une extraordinaire épure concernant le non-savoir (autrement dit, la docte ignorance -– « ignorance savante », comme l’appelle Louis Chardon, son traducteur, cf. en particulier p. 33, 44, 48) et le comment de cet « étrange savoir » auquel on accède par la voie de la soustraction et de la négation de toutes les qualités, et qu’on exprime au moyen de l’oxymore (ainsi : la docte ignorance, la ténèbre lumineuse, la connaissance par l’incannaissanes) ou au travers de l’ultra-superlatif (par exemple : l’être suréminent, ou suressentiel, ou la déité au-delà de Dieu) – autant de modalités de dire l’impossible à dire, qui est l’objet de ce Livre de la Théologie mystique dont on aperçoit bien la proximité d’avec les élaborations de Lacan concernant le signifiant et la jouissance. A cet égard, on lira, p.77, la transposition et l’usage dyonisiens de la première hypothèse du Parménide. (...)
 Au-delà du Cantique des cantiques, si essentielle référence de cette expérience qu’elle revêt cependant d’un sens nuptial, c’est avec le viatique de la Théologie mystique que vraiment y est affronté le réel du non-rapport. Un psychanalyste pourra y trouver la présentification de ce qu’à propos du Parménide, Lacan appelait une « curieuse avant-garde ». Tel est le livre précieux, étincelant traité d’ombre, qui se trouve remis à notre portée.