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"Un monde de pierres", d’A. Koltz, lu par Isabelle Lévesque

Gigogne et seul. Anise Koltz déroule le temps comme l’espace pour augurer la ligne infinie de chaque vie reliée à celle qui la précède ou lui succède. Une parole de Camus ouvre le livre, épigraphe pour énoncer ce à quoi nul ne devrait déroger : « Je ne connais qu’un seul devoir, celui d’aimer. »

Albert Camus écrivait dans ses Carnets, en septembre 1937, après la visite du Cloître des Morts de la Basilique de la Santissima Annunziata de Florence : « Les nuages grossissent au-dessus du cloître et la nuit peu à peu assombrit les dalles où s’inscrit la morale dont on dote ceux qui sont morts. Si j’avais à écrire ici un livre de morale, il aurait cent pages et 99 seraient blanches. Sur la dernière, j’écrirais : "Je ne connais qu’un seul devoir et c’est celui d’aimer." Et, pour le reste, je dis non. Je dis non de toutes mes forces. Les dalles me disent que c’est inutile et que la vie est comme « col sol levante, col sol cadente ». Mais je ne vois pas ce que l’inutilité ôte à ma révolte et je sens bien ce qu’elle lui ajoute. » L’amour, donc, mais aussi la révolte sont fils de trame de ce livre. […]

Nous ignorons l’avant et l’après, deux infinis réels dont nous portons le poids. Les pierres du titre sont très présentes dans ce livre. Inexorable précipitation ou transport lent du corps vers celles des cimetières, comme les dalles du Cloître des Morts de Florence, ou matière de la croûte terrestre, pierres venues de temps géologiques si lointains.

Elles sont notre altérité radicale que le poète interroge. Mais « [p]uissant est le mutisme dans la pierre », écrivait Georg Trakl qui évoquait souvent ce « monde de pierre ». La Terre et ses 4,54 milliards d’années en regard de l’homo sapiens et ses 250 000 ans à peine. (« Dans l’éboulement du temps / comment décoder / l’équation mathématique / de ma vie ».) Mais les pierres ne témoignent que trop peu. « La pierre / porte à la fois / la mémoire de la terre / et l’oubli »

Dans L’Ancien Testament, voulant ramener Job sur le bon chemin, Éliphaz promet : « Tu auras un pacte avec les pierres des champs, / les bêtes sauvages ne te feront pas de mal. » C’est que Job a maudit le jour de sa naissance (« Périsse le jour qui m’a vu naître ! ») et la nuit où il fut conçu. Il accuse ainsi sa mère : « Pourquoi s’est-il trouvé deux genoux pour m’accueillir, / deux mamelles pour m’allaiter ? »

De même, Anise Koltz demande : « De quelle structure maternelle / suis-je issue ? » La mère est-elle coupable de donner la souffrance et la mort en donnant la vie ? « Dès qu’il aperçoit sa mère / le nouveau-né / regarde la mort » […]

Job se lamente et Dieu ne lui répond pas. Les poèmes relèvent aussi ces appels sans réponse : « Mes poèmes sont des pierres / du mur des lamentations »
Face aux mystères, les hommes ont inventé les dieux, qui ne répondent pas plus que les pierres. Des échos des mythologies et de la Bible traversent les poèmes. Pour déchiffrer le monde, son passé et son futur, l’homme fait appel à l’observation, mais les sens sont si trompeurs (« Je me méfie / de mes yeux / de leurs images / sans mémoire »). Il utilise aussi son imagination, comme pour ce Dieu décevant que l’homme a inventé à son image […]

On peut assimiler l’écriture d’Anise Koltz à une sorte de tissage, avec fils de trame et fils de chaîne. Un peu comme chez Georg Trakl, des mots sont repris pour se combiner et se recombiner de différentes façons : la mémoire, l’oubli, le miroir, les pierres, la vie, la mort, le présent, le passé, les millénaires, l’univers, virtuel, l’alphabet, les galaxies, et bien d’autres encore. Certains vers, ou même des strophes, réapparaissent entièrement (parfois de recueil en recueil). L’écriture creuse, tourne autour des vérités cherchées. […]

Anise Koltz, poète aux deux langues, vit dans un pays trilingue où peuvent s’entendre toutes les langues de l’Europe, poète rêvant aussi aux langues disparues vivant dans les textes sacrés, parlées par ceux en qui nous étions déjà. La tour de Babel, c’est cette langue universelle oubliée, oubli qui entraîna discordes et guerres. Tour ruinée. La pierre-poème témoigne, elle peut porter l’espoir de reconstruction et de paix. Même s’il est difficile d’espérer : « Après notre passage / l’herbe ne repoussera plus »
« Autrefois l’homme avait peur de l’avenir, aujourd’hui l’avenir a peur des hommes ! / Pourtant, de là à dire que notre vie n’ait pas de sens me semble injustifié. En fait, la vie a beaucoup de sens, autant que le monde a de chemins. »

Mais l’homme est aussi le chemin. Nous sommes dans l’univers, mais l’univers est en nous : « Des galaxies nous traversent // Nous portons l’univers / sous nos peaux » Les mots enfermés, les mots reliques, gardent une mémoire que chacun porte, comme un flambeau qu’il fait passer. Il peut s’éteindre, il peut renaître, « [d]errière moi / le temps s’est fermé / comme la mer rouge ». Légendes apprises, textes de foi devenus culture commune. L’oubli la guette qui la fera renaître en d’autres alvéoles (ouvertes/fermées, successivement). […]

Le pôle d’union ultime vit peut-être dans la dispersion du corps et de l’être. Or ce monde est pierre, « alphabet du silence » qui existe, enfermé (protégé ?) alors que nous vivons « au bord d’un abîme / qui nous revendique » au terme d’un cycle naturel et ancestral. Nous recommençons : « J’essaie / d’effacer mes pas / qui ne cessent / de réapparaître // Dans le silence du monde / écoute ma voix / qui approche »

[L’article d’Isabelle Lévesque dont nous reproduisons ici des extraits a été publié dans La Nouvelle Quinzaine Littéraire, n° 1151,15 mai 2016].