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Tout entier visage

 Henri Meschonnic écrit « en difficile » comme un linguiste et subtilement comme un talmudiste. C’est donc une surprise de découvrir que sa poésie est très simple, mais non pas banale ou blanche, car il y a un travail sur les mots, les mètres, le son, le rythme. Pleine de vie concrète, elle l’est aussi de silence dans les mots et de transcendance103. On y célèbre l’amour du couple (p. 9, 53, 63...), l’infini en soi (p. 37, 38, 91...), la présence en soi de tous les êtres qui nous ont précédés (p. 24, 25-26...) et surtout les « autres » à qui on a mal, qui ont tout perdu, tous ces êtres (p. 11, 17, 87) avec leur corps dont « chacun / est un soleil / je le sais / puisque je vais / de lumière / en lumière à / chaque rencontre » (p. 18).
 Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c’est la louange du silence, qui devient une véritable théologie négative : « qui met son silence dans ses / bras en dit plus que celui / qui pousse les mots / je l’entends je continue / de l’entendre la voix qui / s’ensilence / est la plus forte [...] » (p. 7) ; « moins je sais / mieux je comprends » (p. 10) ; « plus il y a de / silence dans un mot plus il / va loin sous le bruit / des langues » (p. 61) ; « se taire au milieu des mots / c’est notre histoire / dans la voix / le silence a la parole » (p. 65). C’est « le silence dans la parole » d’André du Bouchet, car si « parler est de trop », cependant « se taire n’est pas assez » (p. 65), et « non / pas tout entier silence / si la pensée même sans mot / est un murmure / [...] / j’attends / pour l’entendre je / me tais » (p. 68) ; « Je suis vide / pour t’accueillir / je suis nu / pour te vêtir / j’ai des mots / c’est pour me taire / comment pourrai-je / porte / ouvrir / à ce que je ne peux pas / même / nommer » (p. 72). Enfin, comme Jean de la Croix : « [...] moi je sais / le silence / est celui qui joue / musique » (p. 74).
 À cela, il faut ajouter les passages de l’inconnu dont il est dit quand le mal est à son comble : « ce n’est plus moi qui / parle / c’est l’inconnu / en moi ». En moi ; seulement de moi ? Sans doute non, puisqu’avec la peur, il y a « la douceur de tenir / l’inconnu main dans la main » (p. 47), et aussi c’est « l’inconnu que nous cachions / et dont les visages des autres / sont le visage / celui / que je cherche ou qui me cherche » (p. 83).