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Tout entier oreille

 Henri Meschonnic continue. Ou, plutôt, il recommence, à chaque poème – à chaque fragment du poème qu’il ne cesse d’écrire de livre en livre et qui est le poème de cet inconnu qui ne cesse de le traverser. Tout entier oreille, comme il se dit « tout entier visage », en écoutant parler en lui son silence, il le voit. Car, dit-il, « il faut / apprendre à voit par l’écoute ». Et ce qu’il voit, ce n’est pas le spectacle arrêté du monde, des images, mais un mouvement invisible et sans fin qui est celui de la vie même : 
 partout où je me tourne je 
 ne dois pas bien voir je ne 
 vois pas ce que je vois je vois 
 la joie de tout voir malgré 
 tout ce que je ne veux pas voir 
 j’ai quelque chose dans ma vue 
 je ne vois que de la vie
 Poésie de l’intime, cette poésie s’est faite, par approfondissements successifs, poésie de l’intime extérieur. C’est pourquoi « tout entier visage », tout entier ouvert à ce qui l’entoure, le poète est « tout entier tous les visages », son regard, tous les regards, sa voix toutes les voix, son corps tous les corps : « alors ce n’est pas moi qui / vois / c’est les yeux de tous les / corps / qui voient par moi ». Le sujet n’est donc pas clos sur sa propre identité : il ne sait pas qui il est, d’où il vient, parce qu’il est le passage d’un bruissement de foule en lui, qui voit par ses yeux, bouge dans ses gestes, parle par sa bouche :
 Je suis l’enfant je suis la 
 foule qui pousse ses mains 
 comme un arbre 
 sort de moi
 et plein de cris je m’ouvre 
 sans comprendre 
 ce qui vient
 Alors, si la poésie est la vie dans la voix, c’est au sens où elle est « toutes les vies » et donc au sens où je est tous les je. Au sens où le poète est celui qui « réinvente / l’anonymat. » D’où cette gaieté tonique qui, malgré l’angoisse, la peur inhérentes à toute existence, porte le poète au-dessus de lui-même : « je sais pourquoi / chaque vie qui / passe me fait / rire rire et rire / c’est parce qu’à toutes ces vies / j’ai une vie de plus dans ma / vie ».
 
Avec Tout entier visage, se prolonge une quête où « vie », « voir », « visage », « voix », « veiller », « venir », « vide », « voyage »... passent l’un dans l’autre, existent l’un par l’autre. Et c’est une signifiance qui, d’éclats en éclats – de cailloux en cailloux que, tel un autre Petit Poucet, le poète sèmerait devant lui – ne cesse de nous ouvrir à la vision d’un monde écouter et voir, dedans et dehors, corps et paysage ne font plus qu’un. Et c’est l’émerveillement : 
 j’ai vu j’ai vu on était 
 des petites parts du temps prises 
 dans le soleil tant ce qui 
 était à voir faisait de 
 nous des fragments de lumière 
 fondus l’un dans l’autre le 
 paysage dans le corps 
 le corps dans le paysage 
 comme on n’avait jamais vu