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Théophanies

 Quel dieu s’est-il ici manifesté, quel dieu ici maintenu à distance, ou plutôt quel dieu révélateur de la distance requise à l’épanouissement d’une vie respirable ? Quel dieu ou quelle déesse, mystérieusement ombré(e) par la lumière, chuchoté(e) par le poème ? Quelle théophanie ? Quel monde ? Quelle absence ? L’oeuvre d’Angel Crespo (1926-1995) parvient enfin à murmurer ses questions à nos oreilles françaises. On doit cet émerveillement à son traducteur, Jean-Pierre Colombi, et aux éditions Arfuyen qui continuent avec opiniâtreté d’arpenter la poésie spirituelle, sans souci de mode, mais peut-être avec un juste sentiment des nécessités du temps.
 Cet éditeur modeste nous a déjà donné à lire, parmi bien d’autres, Munier, Jessica Powers, Guillevic ou Emily Dickinson. Dans le cas de Crespo, une fois encore, la modestie d’un petit volume sert de tremplin au génie. Je veux dire qu’il s’agit là aussi de proposer des textes à la fois simples et confondants, des textes où la parole épouse les oscillations de l’être en butte à sa conscience d’être, c’est-à-dire, en somme, à la fragilité.
 Et le génie consiste alors à réveiller tout à la fois les faiblesses et les forces endormies dans une condition humaine qu’un dévoiement de la parole menace à chaque instant de simplifier jusqu’à l’étouffement.
Rien n’est plus menacé que la conscience. La logique d’exclusion pèse sur elle comme une épée. Les grands poètes sont alors nécessaires. Dans leur effort ou dans leur abandon, ils se situent ailleurs. Ils regardent les mots, comme disait Guillevic, jusqu’à ce que ceux-ci les regardent en retour, les révèlent et leur ouvrent l’accès à une réalité plus complexe, ou, disons, plus riche, plus épaisse, moins soumise aux tris de l’intelligence technicienne.
On aurait donc tort de lire chez Angel Crespo un avatar de plus de la dialectique spirituelle entre l’ombre et la lumière.
 « L’obscurité / me convertit, / pendant qu’elle m’illumine / en dieu », écrit-il. Mais il ne s’agit pas d’inverser l’une ou l’autre de ces notions. Sous la plume du poète, elles palpitent d’un seul caeur, sans s’exclure, et même sans en référer aux expériences de « nuits spirituelles » trop souvent banalisées, voire systématisées ou normalisées par les commentateurs bavards des mystiques.
 Ce qui cherche à se dire ici confine à l’expérience spirituelle la plus nue. Une absence, un silence, convoquent l’amour qui fait parler. Il s’agit d’un immense voyage dans le vide :
« J’écris entre de hautes négations / hautes comme la grâce d’un amour, / non pas comme les tours ou les montagnes, / qui finissent par s’effondrer. / [...] / Je me donne ainsi - presque en chantant / à cet amour qui me dénie / et qui a la grâce des déesses / après qu’elles ont aimé. »
 Mais le vide permet de recommencer la parole, sans qu’on puisse jamais affirmer qui fut l’initiateur du mouvement. Dès lors, la poésie d’Angel Crespo revient à témoigner
d’une circulation possible de l’être parlant, à condition de ne pas céder aux glossolalies compulsives ou aux discours normatifs. Voilà pourquoi il sera tant question de dieu ou de déesse dans ce livre court mais essentiel. Car rappeler, comme le fit pour sa part toute l’œuvre « verticale » de Roberto Juarroz, que « Dieu » est d’abord un mot ne peut confiner au blasphème, pourvu que la parole soit d’abord profondément respectée. À chacun, ensuite, de relier cette évidence (« Au coeur de l’évidence, il y a le vide », disait Rimbaud) à sa filiation croyante ou non. Les Théophanies d’Angel Crespo, une fois encore, dépassent le clivage de la foi et de l’incroyance. Elles le font d’autant mieux qu’elles n’épuisent pas la question qui les hante, celle d’une révélation tout bonnement accessible par le verbe.