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Tadeusz ROZEWICZ, Regio

Il est toujours passionnant de découvrir une figure littéraire et une œuvre qui, d’emblée, par sa radicalité et sa profonde humanité, nous touche et nous émeut. Il faut donc remercier le jury du Prix Européen de Littérature d’avoir choisi cette année, le poète et dramaturge polonais Tadeusz Rozewicz, après l’Espagnol Antonio Gamoneda, en 2006, et le Finlandais Bo Carpelan en 2007. 
 Regio, le livre publié à cette occasion, nous permet de découvrir un poète né en 1921, trois ans après le retour à l’indépendance de la Pologne (en 1918) et qui, après avoir grandi dans l’espoir d’un avenir synonyme de liberté, se retrouva, à moins de vingt ans, dans un pays occupé par les nazis, avant de devoir vivre l’essentiel de sa vie d’homme sous une dictature communiste. Un destin source d’une rigoureuse éthique. « La création poétique, pour moi, ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas de poèmes, des faits [.. ]. Je réagissais aux événements par des faits que je créais sur le modèle d’un poème, pas par de la poésie. »
 Membre de la résistance polonaise (comme son frère, Janusz, qui sera exécuté par la Gestapo, en 1944) et collaborateur de la presse clandestine, Rozewicz publie son premier recueil, Inquiétude, en 1941, livre où se trouve déjà condensé tout ce que la suite de l’œuvre ne cessera de développer : le sentiment de l’absurde, la solitude, le désespoir, la mort, la dégradation. Face au désastre – « Comment écrire de la poésie après Auschwitz ? » –,
il s’agit pour lui de réévaluer les mots, de tenter de retrouver une place en ce monde, de « reconstruire l’homme », d’en revenir aux valeurs humaines élémentaires.
 Regio (1969), suivi d’un choix de poèmes (1957-2004), relève toujours de ce même désir et de cette même inspiration. Des poèmes qu’on dirait sculptés dans la chair du silence ou taillés dans le tissu tristement nu d’une existence que l’expérience de la guerre et de l’Histoire a comme entièrement démeublée. Sans métaphore, sans ponctuation, sans majuscule, en totale rupture avec le vers classique – un façon de protester contre le fait que l’homme est tout autant capable d’inventer le sonnet, que d’ériger des cathédrales et de construire des fours crématoires ? –, son poème a la simplicité émouvante d’une âme exposée à tous les vides. « Le visage du poète / est ouvert plein de silence // toujours le même visage / et pourtant tout à fait autre // du mur / me regarde / un masque // d’un œil / dur / et vide »
 Poèmes qui imposent leur feu froid, leur fausse transparence. Des impasses, des crispations d’essentiel, une tension et une angoisse intérieures qu’aiguise l’impuissance. Depuis « la noire soie porcine des antennes / sur les toits » jusqu’aux nuits blanches – « en de telles nuits / les fruits / ne tombent pas des arbres // le poète ouvre / les veines aux poèmes » – c’est l’oppression d’un temps sans vibration et l’expérience de l’opaque, qui s’imposent. Comme si le monde avait sombré dans une sorte de léthargie d’inexistence, d’asthénie spirituelle : « j’ai parfois l’impression / que le fond le fond de mes contemporains / se trouve juste sous la surface / de la vie ».
Un monde où « sur le ciel sur le soleil / sur le silence sur la bouche / se promènent les mouches ». Monde où Dieu n’est plus qu’un « hérisson céleste / empalé sur les mille flèches et tours / des cathédrales des banques », et qui « ruisselle de sang / celui des hommes / pas le sien ». Un Dieu remplacé par les objets et par la chair. Plus d’élévation, plus de chute, « tout se joue / dans la région bien connue / pas très étendue / située entre / regio anterior / regio pubis / et regio oris » – entre région anale, région pubienne et région de la bouche – triangle maudit pour anges déchus prônant l’ivresse stérile des déserts.
 Perdue, la puissance merveilleusement bouleversante de l’érotisme enfantin, quand, « innocents / comme les oiseaux les chiens / les insectes / nous cherchions fébrilement / cette entrée / pressentie / fermée... ». Alors le monde était un œuf plein de lumière : « il éclatait sous la poussée de nos instincts / il s’ouvrait / nous pénétrions / dans le paysage / dans la chair humaine / dans le corps des animaux / dans le monde des couleurs / des saveurs / des parfums / les lèvres s’entrouvraient … »
 Depuis l’oeuf a pourri, « les morts comptent les vivants », et les seules parenthèses de bonheur sont celles du rêve parfois et des souvenirs d’enfance. L’écriture est un lieu de survie et « le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes / et celui qui n’en écrit pas », « celui qui s’en va l et celui qui ne peut s’en aller ». Incarnation du paradoxe, du rien, de ce point d’écart et de silence d’où peut encore se saisir le sens du non-sens d’une vie, le plein de sa vacuité. Pour rien, car la poésie n’explique rien, « elle n’éclaire rien / elle ne renonce à rien / elle n’embrasse pas tout / elle ne satisfait aucune attente »