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Sur les vivants et sur les morts

 Quiconque a lu Neurosuite, journal en vers et via crucis d’une dépression mentale rendue, par la transparence de l’énoncé, à sa dimension d’expérience spirituelle, sait que la foi de Margherita Guidacci ne devait rien à l’évitement idéaliste de la souffrance ni du doute le plus torturant.
 Lorsque, très tôt dans son parcours (elle naquit à Florence en 1921 et mourut en 1992), elle affirma : "La valeur des mots tient à leur sens ordinaire et courant – d’échange – et non à un au-delà du sens démiurgique qui les isolerait du reste du langage", ce n’était pas une manière d’éluder l’absolue déréliction dont peut naître la parole poétique, mais le choix d’une simplicité qui ne vienne pas accroître l’opacité de toute existence. Ne pas enténébrer, ne pas voiler d’échos inutiles, au bout du compte complaisants, l’évidence nue que le chant acquiert parfois, telle fut la morale en écriture de cette femme dont la douceur et la voix frêle dissimulaient une grande fermeté intérieure, une inflexible exigence.
 Les éditions Arfuyen, qui furent les premières à la traduire en France, lui sont restées fidèles et c’est un cinquième volume que Gérard Pfister nous offre dans une traduction limpide, attachée à rendre la clarté du poème, la probité sans faille de sa diction.
 Sur son chemin de solitude, Margherita Guidacci dut prendre quelque distance avec ceux-là mêmes dont la soif métaphysique et spirituelle était proche de la sienne : les poètes de l’hermétisme florentin, au premier rang desquels Mario Luzi, persuadé davantage que la lumière ne peut être envisagée qu’après avoir risqué sa parole et sa chair dans les méandres obscurs et, précisément, hermétiques, du langage.
 L’année 1980, où Margherita Guidacci publia un polyptyque en poésie, Le Retable d’Issenheim, inspiré par le chef-d’oeuvre de Grünewald, se produisit à la gare de Bologne, un jour de fort départ en vacances, l’attentat terroriste le plus meurtrier qui eut jamais lieu en Europe, et qui semblait répondre, comme un écho sinistre, au massacre milanais de la piazza Fontana qui, onze ans plus tôt, avait marqué le début des "années de plomb" en Italie. Cette suite interminable d’actes terroristes, de droite puis de gauche, fut initiée par des éléments "dévoyés" des services secrets, des groupuscules néo-fascistes et une myriade de formations clandestines para-étatiques : une possible figuration de l’enfer, de la non-parole, de la constante manipulation d’autrui et de soi-même, une totale aliénation.
 Lorsque Margherita Guidacci écrivit L’Horloge de Bologne, l’enquête sur l’attentat n’avait guère progressé, mais les arcanes politiques du drame ne sont pas l’enjeu de son livre. Parce que le souffle de l’explosion a figé, à la gare, les aiguilles de l’horloge, le temps s’est pétrifié, une déchirure s’est ouverte dans le réel, comme si elle indiquait d’emblée la part métaphysique de l’horreur : "La mort a fait son nid dans toutes nos horloges." Et les victimes, épouvantablement visibles, renvoient à la face dérobée des assassins : "Et plus que les corps défigurés que nous retirions du milieu du massacre / les âmes défigurées qui l’avaient conçu et voulu."
 Trois mois après l’attentat, Margherita Guidacci vit tomber sur Bologne une neige qui lui rappela celle de la dernière page de Dubliners de Joyce, une neige qui tombe "sur tous les vivants et les morts". Parce que "cette neige mystérieuse (...) efface toute expression ", la poétesse ressentit l’impérieux désir de répondre par une suite de poèmes au silence inacceptable.
 Dans les vers de Margherita Guidacci s’affrontent jusqu’au déchirement la pitié, la compassion et la soif de justice. "Sa parole, en cela semblable à la racine première, écrit Pierre Dhainaut dans une postface éclairante, est une et multiple, elle contient toutes les voix qui sont en nous, de la plus vacillante à la plus rude." 
 
Structuré comme un office des ténèbres, le recueil dénonce le mal et tend à le nommer, mais voudrait aussi pleurer "le meurtier et la victime". Ici règne l’exil ultime car l’horreur exile l’homme au profond, dans l’inhumain. Sur ce désastre doit être préservée, au caeur de la parole, la part de silence, qui pour Margherita Guidacci était nudité du vers, régularité prosodique, effacement du mot devant la chose nommée, ou innommable.