Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Sur cette terre, à nous prêtée

 Voici une belle publication des éditions Arfuyen : les chants attribués au roi mexicain de Texoco, Nezahualcoyotl, sous le titre Sur cette terre, à nous prêtée, traduits du nahuatl et longuement introduits par Pascal Coumes et Jean-Claude Caër.
 Ce grand roi, né en 1402 et mort en 1472, fut un guerrier, un bâtisseur, un législateur, un sage qui, subissant de grandes calamités, construisit des temples et dédia des chants - avec musique et danses – au « dieu inconnu » d’origine toltèque comme le roi lui-même, étranger au panthéon mexicain ainsi qu’aux sacrifices humains offerts au dieu soleil et qui sont à la base de la civilisation aztèque.
 À l’occasion d’une édition antérieure (Obsidiane, 1985), J. M. G. Le Clézio caractérisait ainsi ces poèmes : « La fragilité de l’amitié et de l’amour, le temps qui passe, l’insolente beauté de la jeunesse, son ardeur, son triomphe éphémère et, toujours, ce monde voué à la mort et à la destruction, sous le regard de Dieu qui l’a créé. » C’est ce dieu que le poète nomme « Celui par qui viennent toutes choses », à qui nul ne donna la vie, qui semble compatissant et proche (« le seul dieu de l’immédiat voisinage »), voire demeurant en nous, mais qui conduit à la mort, celle des hommes et celle du monde éphémère : un dieu du destin accablant. On ne peut être son ami, seulement le chercher et l’invoquer, car ce n’est qu’auprès de lui que la vie est possible sur la terre. Seule peut racheter la vie cette beauté unique de l’instant d’ici bas qui n’est déjà plus et qu’exprimé le poème. Or, « l’ivresse du chant métamorphose le poète en un arbre immortel ; car c’est vers cet arbre que son âme viendra voler lorsqu’il sera mort. Il devient fleur, il devient chant, qui ne finiront pas, parce qu’ils rentrent dans la maison du dieu » (P. Coumes). Cette idée peut-elle invalider la pesanteur du destin malheureux ? est-elle espoir consolant ou conviction fondée sur une expérience d’extase ?
 Ce qui me frappe le plus, à la lecture de ces poèmes – outre la présence constante de l’angoisse –, c’est la place que tiennent les fleurs en elles-mêmes, belles et fragiles, mais aussi en métaphorisant la poésie : « Les fleurs seules / Nous réjouissent. / Par les chants seuls, / Périt notre tristesse » ; « Ô l’éphémère instant des chants et des fleurs ! ». Sans oublier les oiseaux, nombreux et divers. Admirable et poignante lecture. L’Évangile eût peut-être dissipé ce malheur ; les chrétiens ont détruit ce monde.