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Sous le ciel de Shinano

 Comme pour Buson, Arfuyen nous offre le seul choix disponible d’Issa en français. Issa (1763-1827) est pourtant, de tous les auteurs de haiku, le plus accessible à un occidental. Nourrie des événements, dramatiques ou infinies, qui ont jalonné sa vie douloureuse, son oeuvre frémit d’une sensibilité, d’une « self-pity » parfois, qui le font souvent accuser de sentimentalisme par les Japonais. Toujours errant (« Sans même quitter les sandales de marche / je bois la coupe de nouvel an / l’aube »), tantôt il s’approprie ainsi le monde (« Il est à moi ce monde / et ces herbes-ci / iront bien dans mon gâteau »), tantôt il souffre de son dénuement (« Venue de l’automne / encore une fois contemplée / de la fenêtre d’autrui »), et ses tentatives répétées pour se fixer resteront malheureuses (« Dans la cinquantaine prendre une jeune femme / un éventail / pour se cacher le visage »). Âgé, paralysé, il reviendra mourir dans les montagnes de son enfance (« La neige doucement descend / qui aurait encore le coeur à rire / sous le ciel de Shinano »). (...)
 Arfuyen fait figurer, en face des traductions, le texte japonais écrit dans de belles calligraphies, qui permettent au lecteur de rêver à de « secrètes correspondances », de façon peut-être pas entièrement fantaisiste.
 Il existe d’autres traductions de haiku en français, les unes plus savan¬tes (par R. Sieffert aux Publications Orientalistes de France), les autres plus irrespectueuses d’une tradition convenue, mais bien savoureuses (par M. Goyaud, chez Phébus). Celles que nous propose Arfuyen sont parmi les plus poétiques, les plus imprégnées de silence. L’élégance de leur présentation fait corps avec la grande qualité des textes, de façon très japonaise.
 Demeure la question fondamentale : comment pouvons-nous lire les haiku ? A chacun d’y apporter sa réponse suivant ce qu’il cherche. Comme l’écrivait un critique new-yorkais, le haiku n’est pas fait pour être beau, mais pour être utilisé. II me semble, pour ma part, qu’il y faut beaucoup d’humilité : celle de savoir que nous ne pourrons jamais y entrer de plain-pied, tant l’éloignement culturel est grand ; celle aussi de reconnaître qu’en dépit de nos snobismes intellectuels, le goût de l’exotisme rentre pour une part non négligeable dans l’attrait qu’ils exercent sur nous ; il fait partie de leur miroitement.
 Il faudrait les lire longuement, patiemment, afin que chaque poème se coule en nous et, qu’au bout du compte nous puissions retrouver quelque chose de cette énio¬tion que le poète a essayé de nous faire partager par quelques mots, mais aussi au-delà d’eux qui ne sont ici presque rien, mais sans lesquels il n’y aurait rien du tout :
  Soleil de printemps
 un peu d’eau suffit
 pour que demeure le couchant
(Issa)