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Son Éminence le cardinal Saliège

L’Église ronronne parce qu’elle dort. Sommeil de plomb. Sa hiérarchie, composée de fonctionnaires poussifs, cherche, sans les trouver, des solutions pour la sortir de sa léthargie. La jeune Église est gouvernée par des vieillards pépères. Que ne trouve-t-elle son inspiration, un relent d’énergie dans l’exemple de quelques francs-tireurs, hommes de foi et d’action, comme Jules-Géraud Saliège (1870-1956), cardinal archevêque de Toulouse dont Arfuyen publie un choix édifiant de ses Menus propos ? Il faut à tout prix lire les Menus propos d’un homme exceptionnel qui réconcilie avec l’Église.

Ce cantalou de la petite bourgeoisie agricole est comme taillé dans la pierre dure, une vocation précoce, prêtre en 1895, professeur de philosophie, la Grande guerre, gazé en 1917, évêque de Gap en 25, archevêque de Toulouse en 28 et quatre ans plus tard, à Rome, une attaque : paralysie du bulbe rachidien qui le prive progressivement de son corps et de l’usage de la parole, « quand je ne pourrai plus parler, j’apprendrai à parler par des gestes. Tête d’Auvergnat, ça ne risque rien » – et en avant !

Saliège ne se gratte pas la calotte en lorgnant le pain de son voisin. En avril 1933, lors d’une réunion publique au Théâtre du Capitole, il condamne avec virulence l’antisémitisme : « Comment voulez-vous que je ne me sente pas lié à Israël comme la branche au tronc qui l’a portée !... Le catholicisme ne peut accepter que l’appartenance à une race déterminée situe les hommes dans des droits inférieurs. Il proclame légalité essentielle entre toutes les races et tous les individus. »

Suite à la guerre civile espagnole, il met en place des structures d’accueil pour les républicains exilés, parqués puis, fin septembre 39 pour les étudiants polonais. Trois mois après la proclamation du statut des juifs par le gouvernement dit de Vichy, il écrit : « Il demeure vrai que la personne humaine a une valeur infinie, que la société doit l’aider à réaliser sa destinée » ; en 42, de Gaulle lui écrit dans « l’espoir que quelque accord puisse s’établir entre nous », moins de cinq pour cent des évêques français condamne l’antisémitisme de crainte de froisser leur soutane. Saliège, lui, bout, reçoit l’avocat communiste Charles Lederman qui l’informe des suites de la rafle du Vel’ d’Hiv’, des déportations et de leur destination et, dans la foulée, écrit en août 42 une lettre pastorale devant être lue dans toutes les églises de son diocèse, « sans commentaire » (elle sera diffusée sur les ondes de la BBC) : « ... Pourquoi le droit d’asile dans nos églises n’existe plus ? Pourquoi sommes-nous des vaincus ?... Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. Les étrangers sont des nommes, tout n’est pas permis contre eux [...] ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d’autres. Un chrétien ne peut l’oublier ».

Laval fulmine, Saliège persiste, s’oppose au Service du Travail Obligatoire institué au printemps 43 ; la Gestapo débarque à son domicile en mars 44, à la vue de son piteux état de santé, les officiers tournent les talons : « il est foutu » – pensent-ils sans deviner qu’il leur survivra. À la Libération de Gaulle le fait Compagnon de la Libération ; en 1969, il sera déclaré « Juste parmi les Nations » par l’Institut Yad Vashem de Jérusalem.
 Ayant les rhéteurs en horreur autant que les « installés » dont « l’âme est stationnaire », Saliège invente, selon Jean Guitton, un « style-cri, aphoristique et soudain, toujours interrompu, agissant par tension, excès, détente brusque, surprise ». À tous les coups, il fait mouche. Grâce à cette plume, il est compris de tous. Dès 1942, le prélat n’ignore pas que « la masse échappe à l’Église » et que pour espérer l’atteindre encore, il faut adresser une parole claire, audible, directe, « simple manque d’ajustement » pense-t-il – le conseil n’a pas été suivi, résultat : ronron. Pour cet adversaire des totalitarismes qui perçoit très tôt que nous vivons dans un monde globalisé, que « nous nous dirigeons vers une civilisation de masse » (1943), la solution est de construire une Europe commune, une « organisation supra-nationale » à même d’abattre les nationalismes meurtriers (il signe en 1954 une pétition de soutien à Robert Schuman en faveur de la Communauté Européenne de Défense) ; il sent approcher l’heure de la décolonisation et se réjouit que cesse « la médiocre bonhommie du démagogue qui exprime sa fraternité aux âmes arabes par de grandes claques sur les épaules », en guise d’humiliation, s’oppose à la peine de mort, au défaitisme, à la mélancolie, au fixisme, à la barbarie des outrecuidants, à la routine qui est « chez, l’homme une emprise de l’animalité »...
 Il ridiculise les négatifs : « Je suis contre, ne m’en demandez pas davantage. Je suis contre ;je ne bouge pas. Je ne veux pas bouger. Ne me touchez pas. Je suis contre le mouvement. Je ne marche pas. [...] Pour quoi donc être vous ? – Je ne sais pas... Je ne sais pas... Je suis contre. Le négatif est un hargneux qui s’ignore. Il n’attire pas, il repousse.. On le laisse sur la route et on continue le chemin. » (1937) II est préférable de savoir vraiment choisir, « de fermer son âme à toute tentative d’esclavage » (1939 !), d’agir en même temps que l’on espère, car « Espérer, c’est redoubler d’activité », de travailler pour la vérité et la justice, pour l’absolu maintient de la laïcité au nom de la liberté spirituelle, plus forte et plus importante que la liberté politique reconquise. Pas d’action possible sans une mystique de la liberté qui permet d’être dans le vrai en même temps que dans le droit, simplement parce que « les mystiques brisent la digue des raisonnements ».