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Soleils chauves

 Après L’ailleurs des mots (2007), La lune noircie (2009), et Je renaîtrai (2011), la luxembourgeoise Anise Koltz, l’une des voix majeures de la littérature francophone, nous revient avec des poèmes qu’elle « crache » « avec le feu de l’enfer » car « Enfant d’ Eve », elle est « damnée comme elle ».
 Née en 1928, Anise Koltz aborde la dernière ligne de son existence en n’ayant de cesse d’interroger les mots qui la font et la défont dans un corps transitoire qui parle des êtres qui l’ont précédée : « Combien sommes-nous / dans ce corps de location », demande-t-elle. Les voix multiples de ceux qui ne sont plus la traversent. Sa chair est faite de celle de ses ancêtres qui se prolongent et parlent à travers ses poèmes.
 Anise Koltz nous le répète à l’envi et nous le « crache » : « vie et mort / sont contenues dans ma parole ». Et d’ajouter cette évidence que nous refusons de voir tant elle nous aveugle dans notre société faite d’illusions : « nous vivons / parce que nous sommes destinés / à mourir » ou encore « Notre fin se trouve / dans notre commencement ». Poésie de l’ombre où la mort hante chaque mot, la lumière naît d’une lucidité qui a l’éclat d’une lame qui fulgure et qui fait la peau à toutes les hypocrisies. Et l’auteur de nous asséner sans ménagement une vérité qui brise tous les miroirs aux alouettes : « Nous avons transféré l’enfer parmi nous ».
 Quand le poète déclare « le temps a perdu / son présent », on comprend qu’un temps unique nous emprisonne dans une chair où les mots fondent notre entité et Anise Koltz de s’écrier : « je vis toujours à l’intérieur de ma mère » d’écrire encore « mère est née de ma mère » avant de conclure : « Le cercle s’est refermé sur moi / avant de tourner / sur lui-même ». Ce cercle, c’est aussi le poème qui se clôt sur lui-même avec ses morts qui parlent et interpellent l’écrivain. C’est par les mots que l’auteur se sépare d’elle-même et se détache de ce corps qui ne lui appartient pas : « Mes yeux ne m’appartiennent pas / ils appartiennent aux générations antérieures / qui les ont colorés de leurs horizons ». Lentement le poète se dépouille de lui-même pour renouer avec son origine où sa fin culmine : « Je suis celle / que je ne suis déjà plus / celle que je n’ai jamais été ».
 Soleils chauves
nous joue, poème après poème, une mélodie de l’ombre dont les notes amères, parfois grinçantes ou dissonantes, s’insinuent sous notre peau pour appréhender cet espace en migration auquel nous tentons de nous dérober par une fuite en avant effrénée et Anise Koltz de nous entraîner toujours plus loin dans les interrogations les plus dérangeantes : « Notre terre / serait-elle le purgatoire/ d’une autre planète » ?
 Qu’ajouter de plus à de tels vers qui irradient d’une lumière froide en nous renvoyant à notre mort, mais qui paradoxalement nous font nous sentir plus vivants que jamais, sinon qu’il faut lire et relire absolument les écrits d’Anise Koltz pour réveiller en nous notre entité enfouie dans la mémoire de notre chair et de notre langue par des siècles de mensonges et d’illusions.