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Soleils chauves

 Entrer dans ce livre par un poème qui semble avoir des relations avec le Paysage aux arbres verts de Maurice Denis, ouvre la porte poétique et intrigante, spirituelle et rêveuse de ce recueil au drôle de titre. D’ailleurs, ce dernier livre d’Anise Koltz est illustré par un détail de la Campagne romaine de Schirmer qui donne selon moi le ton général à cette suite de poèmes assez courts dont le propos est resserré. On y voit de petits monticules de terre peints avec de l’ocre brûlé sur un fond de ciel rose thé, sorte de dolmens, de stèles, vue profonde sur le Latium. J’écrivais il y a peu à Gérard Pfister, le directeur de la maison Arfuyen – qui suit le travail d’Anise Koltz depuis plusieurs années –, que ces stèles donnaient une impression nocturne, de monde déserté. Et, avec des petits instants pris dans le réel, cette série de 134 poèmes finit par se nouer autour de quelques thèmes, que je vais essayer de rendre visibles au lecteur.
 Par exemple, la filiation – au sens artistique – avec la peinture suprématiste, comme Composition XII de Théo Van Doesburg, peinture en noir et blanc de 1918 où le peintre décrit l’espace de la toile par un rythme de lignes noires séquencées, de façon irrégulière, un peu comme le ferait une partition musicale. J’ai aussi noté dans mes premières impressions le nom de Michaux avec des mots comme désincarnation, idéogramme, jetés un peu pêle-mêle sur des notes en bas de page, et j’ai même mis un point d’interrogation à Kandinsky. Je cherchais.
 Alors, bien sûr, il faut parler de la filiation familiale, qui ne s’arrête pas aux liens ancestraux mais s’ouvre plus généralement sur la généalogie, ou encore à l’époux disparu qui hante divers poèmes. Poèmes d’ailleurs eux-mêmes hantés par le noir, la nuit, l’obscurité et les impressions nocturnes, ou à ce qui touche à la vie d’une femme, le rapport à la mère, le fœtus, le château en ruine, de fait, notre condition mortelle. Poésie d’image sans images, poésie en quête de l’effacement – et on peut se poser la question de la théologie négative –, poésie sobre mais non dénuée de chair, celle des ancêtres, celle de l’époux défunt, celle des enfants.
 Il y a encore des choses magnifiques comme des « colonnes de sel » ou « des arborisations de givre » ou des pierres « dans leur insomnie » qui affleurent le corps-texte et provoquent l’étonnement du lecteur. Ou encore trois vers qui se terminent par « hauteurs », mot jeté qui rime avec « épervier », qui lui-même accompagne les « cercles ».
 Filiation ? Ecoutons la poète : « J’ai été présente / depuis toujours / à travers mes ancêtres / Était-ce moi / qui écrivais jadis à travers eux / ou écrivent-ils aujourd’hui / à travers moi. »
 
Après ces premières impressions, confortées par le cœur de ma lecture, permettez-moi de conclure sur les dernières notes que j’ai griffonnées à la fin du livre, sur la question de l’homogénéité du poème, leur sorte d’atonie que provoque une langue claire, qui m’a semblée peu colorée – et je n’oublie pas qu’Anise Koltz, qui est de culture européenne, s’exprime en français depuis de longues années –, langue qui tend ici à la psalmodie. Psaumes des soleils, chants des soleils chauves.