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SHIGA Naoya

(1883 - 1971)

 Shiga Naoya est ne en 1883 à Ishinomaki dans le département de Miyagi (nord-est du Japon). Son père est employé dans une banque.
 En l 885, toute la famille quitte la province pour s’installer a Tokyo dans la maison des grands-parents paternels. Il entre à six ans à l’école des familles nobles où il effectuera toute sa scolarité.
 En 1895, la mère de Shiga meurt des suites d’une mauvaise grossesse. Son père se remarie très vite. 
 Shiga fait à 17 ans la connaissance de Uchimura Kanzo, fervent chrétien et animateur des Etudes bibliques, qui exercera sur lui une profonde influence.
 En 1901, Shiga conçoit le projet d’une enquête sur les conséquences de la pollution dans la région d’Ashio, projet qui suscite une réaction très vive de la part de son père. Il échoue pour la deuxième fois à ses examens de fin de scolarité. Il décide d’embrasser la carrière littéraire. 
 Enfin diplômé, Shiga entre à l’Universite Impériale de Tokyo pour étudier la littérature anglaise.
En 1907, il décide d’épouser une servante employée par sa famille. Devant la violente opposition de son père, il y renonce.
 Grâce au soutien de plusieurs de ses amis qui animent des revues littéraires, il publie quelques-uns de ses textes. Il cesse de suivre les cours de l’Université à laquelle il ne reste inscrit que pour bénéficier du sursis militaire. En 1910, il fonde la revue Shirakkaba (Le bouleau) qui s’intéresse aux aspects les plus variés de la création et révèle ainsi aux milieux artistiques japonais de nombreux peintres ou sculpteurs occidentaux. 
 Shiga décide de quitter la maison familiale et s’installe seul à Onomichi, petite ville des côtes orientales. Il commence à rédiger le premier manuscrit de sa grande oeuvre, Anya koro (Le chemin dans les ténèbres). Le 5 août 1913, il est renversé par un train. Grièvement blessé, il doit se faire hospitaliser. Il rencontre Natsume Soseki qui lui propose de faire paraître dans le grand quotidien Asahi Shimbun un roman. Shiga ne parvient pas à mener le projet a bien.
 Shiga décide de se marier et tonde un foyer. Il écrit Gukyo (Chez moi) puis cesse d’écrire pendant trois années. En 1915, il va habiter a Kamakura, puis se fixe à Abiko. Il a 33 ans quand naît son premier enfant, qui ne vivra que deux mois. Un deuxième enfant naît puis, en 1918, un troisième qui lui aussi meurt à moins d’un mois. Un quatrième enfant voit le jour en 1920, auquel il donne pour nom le caractère « longévité » deux fois répété.
 De janvier à août 1921 parait en revue la première partie du roman Anya koro. Quand meurt son père, Shiga cesse complètement décrire durant cinq ans. Ce n’est qu’en 1937 que sera publiée la deuxième partie de Anya koro. Cette même année sont réunies pour la première fois en neuf volumes ses oeuvres complètes. Écrivain célèbre, il vit entouré de ses enfants et de ses amis.
 De 1942 jusqu’à la fin de la guerre, période de silence. Puis il publie Haï iro no tsuki (Lune grise) et reprend voyages, rencontres, écriture. Shiga se rend en 1952 en Europe ; il visite l’Italie, la France, l’Angleterre. Tandis qu’il écrit des essais sur l’art sous le titre Mon musée imaginaire commence la publication de ses oeuvres complètes en dix-sept volumes.
 Shiga Naoya est mort en 1971 à Tokyo à l’âge de 88 ans.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Séjour à Kinosaki

PETITE ANTHOLOGIE

Le séjour à Kinosaki
traduit par Pascal Hervieu et Alain Gouvret
(extraits)

 Peu à peu l’ombre gagnait alentour. Cette marche était sans fin. Toujours se profilait un nouveau tournant vers lequel portaient les pas. Je décidai donc de m’arrêter et de rebrousser chemin.
 Je laissais mon regard errer sur la rive. Près de l’autre bord, sur une large pierre plate qui dépassait de l’eau, je distinguai quelque chose de noir et de petit. C’était une salamandre. Encore toute mouillée, elle était d’une belle couleur. Immobile, la tète en bas, elle regardait l’eau filer sous le rocher. Les gouttes qui tombaient de son corps dessinaient un court filet luisant sur la pierre sèche.
 Sans raison précise, je m’agenouillai et me mis à l’observer. Ces animaux ne m’inspiraient plus le dégoût d’autrefois. Les lézards me semblaient plutôt sympathiques alors que les gekko ne m’inspiraient que répulsion. Mais je n’avais pas pour les salamandres de sentiments de cette sorte. Une dizaine d’années auparavant, sur les bords du lac Ashi où j’avais souvent l’occasion de me rendre, j’avais remarqué que ces animaux se rassemblaient en grand nombre à l’endroit où se déversaient les canalisations des auberges et j’avais éprouvé alors la sensation qu’il m’eùt été intolérable d’être une salamandre. J’essayais d’imaginer mon comportement si pareille métamorphose avait du se produire. Et cette pensée revenait chaque fois que je voyais l’une de ces bêtes. Aussi les avais-je prises en horreur. Mais maintenant il n’en était plus de même.
 Je voulus lui faire peur et la faire plonger dans le torrent. Je l’imaginai se tortillant maladroitement pour se mouvoir. Toujours accroupi, je ramassai un petit galet et le lançai. Je ne visai même pas. Je suis d’ailleurs si maladroit à ce genre d’exercices que l’idée ne m’en serait pas venue.
 Le galet ricocha sur la pierre pour tomber dans le torrent. Au même instant, dans le bruit sec de l’impact sur la roche, la salamandre fit un bond d’une dizaine de centimètres sur le côté. Elle recourba sa queue, puis la darda.
 Je regardais, surpris, et me demandais ce qui avait bien pu se passer. D’abord, il m’apparut comme tout à fait improbable que la pierre l’eût atteinte. Sa queue, tout à l’heure dressée, retomba doucement. Elle écarta ses pattes antérieures en les crispant pour ne pas glisser sur la pente du rocher. Ses doigts s’enroulèrent sur eux-mêmes, elle s’affaissa.
 Sa queue reposait sur la roche. Plus un mouvement n’émanait d’elle. Elle était morte.
 J’eus conscience d’avoir commis un acte navrant. Il m’était arrivé de tuer des insectes. Pourtant, avoir provoqué la mort de cet animal sans en avoir eu aucunement l’intention me remplissait d’une étrange sensation de dégoût. Tout cela était de mon propre fait, et cependant il n’y avait là que l’oeuvre du hasard. Pour la salamandre cette mort avait été parfaitement inattendue.
 Je restais là, accroupi et immobile. J’avais l’impression qu’il n’y avait plus à présent qu’elle et moi. Il me semblait être devenu le corps de cette salamandre. Je ressentais de la pitié, et en même temps la tristesse m’étreignait. La tristesse de ce qui vit. Par le fait du hasard, je n’étais pas mort et, tout aussi fortuitement, la salamandre, elle, avait été tuée.
 Navré, je m’en retournai vers l’auberge. Je ne discernais pratiquement plus le chemin. Au loin apparaissaient les lumières qui marquaient l’entrée du bourg. Qu’était devenue la guêpe morte ? Déjà les pluies avaient du la faire disparaître dans la terre. Et du rat, qu’était-il advenu ? Peut-être, charrié vers la mer, son cadavre gonflé avait-il été rejeté sur la côte, avec les immondices de toutes sortes. Et moi qui n’étais pas mort, je marchais.
 
 Telles étaient mes pensées. Face à tout cela, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver de la gratitude, et pourtant je ne sentais pas sourdre en moi la joie. Etre en vie, être mort n’étaient pas deux choses contraires. J’avais le sentiment qu’il n’y avait pas là une bien grande différence.
 Il faisait très sombre et seules les lueurs, au loin, demeuraient encore perceptibles. La sensation de fouler le sol, dissociée comme elle l’était d’avec la vue, perdait toute vérité. Seul mon cerveau continuait pleinement de fonctionner et cela aussi concourait à renforcer en moi l’impression de détachement.