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Stéphane RUSPOLI

 Ancien élève diplômé des Hautes études et des Langues orientales, élève d’Henry Corbin, Stéphane Ruspoli Stéphane Ruspoli vit aux États-Unis.
 Il a donné dans la collection Patrimoines des Éditions du Cerf plusieurs traductions de l’arabe et du persan : Le Traité de l’Esprit saint de Rûzbehân de Shîrâz – Étude préliminaire, traduction annotée suivies d’un commentaire de son Lexique du soufisme (Cerf, 2001) ; Le Livre des théophanies d’Ibn Arabî (Cerf, 2000) ; Le Message de Hallâj l’Expatrié – Recueil du Diwan (Cerf, 2005). Chez d’autres éditeurs, Stéphane Ruspoli a également publié : Le livre des contemplations divines d’Ibn’ Arabî (Sindbad-Actes Sud, 1999) ; Le Livre Tawasin de Hallâj (Al Bouraq, 2007).
 Stéphane Ruspoli est également l’auteur des articles Kubrâ, Semnânî et Nûrbakhsh dans le Dictionnaire critique de l’ésotérisme (PUF 1998).

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Christ essénien

Écrits des Maîtres soufis 1

Écrits des Maîtres soufis 2

Écrits des Maîtres soufis 3

REVUE DE PRESSE

Écrits des Maîtres soufis 2
Zazieweb (23/01/2008) par Sahkti

 Écrits des maîtres soufis est une série pertinente et richement documentée, proposée par Arfuyen afin de faire découvrir des penseurs de la spiritualité musulmane autres que ceux habituellement cités. Une lecture initiatique entamée avec le premier volume de la série, édité en 2006 et entièrement consacré à Najm Kubrâ.
 Ce second volume est dédié à deux auteurs, Majdoddin Bagdadî (vers 1336) et Semnânî (vers 1240). Le premier fut le disciple de Kubrâ, le second un mystique iranien écouté. L’expérience de la lumière divine et le voyage spirituel sont au cœur des textes proposés ; Coran et prophétisme islamique servent de référents et aident à comprendre les divers échelons de l’accession des fidèles à la « Source de vie ». La notion de « Guide de lumière » est également abordée en détail, de manière aisée et complète, une des caractéristique de cet ouvrage qui m’a beaucoup appris.
 Stéphane Ruspoli, spécialiste de la mystique musulmane, connaît son sujet sur le bout des doigts et réussit à partager son enthousiasme avec le lecteur, non seulement en expliquant clairement les choses mais en mettant en lumière les éléments essentiels et en fournissant la méthode pour appréhender le tout d’une manière constructive et linéaire.
 Je connaissais le soufisme de manière générale, attirée par cette intériorisation et ce sens de la contemplation. Accéder directement aux textes d’origine et à une analyse de ceux-ci m’ont permis d’avoir un regard neuf sur ce courant philosophico-religieux, notamment dans la compréhension de certains préceptes qui peuvent passer pour arbitraires ou d’un autre âge (mais n’en est-il pas ainsi dans toutes les religions ?)
 Mention particulière pour les travaux de Semnânî et son étude de l’extase, qu’il n’aime pas appeler ainsi. Il propose un classement des différents stades permettant cette élévation et un examen avisé des sens, indispensables pour accéder à l’évasion mystique.
 Il y a vraiment beaucoup à apprendre et à découvrir en lisant ce livre que je recommande pour sa grande accessibilité et sa richesse.

Écrits des Maîtres soufis
- (01/01/2012) par -

 Le soufisme désigne l’ensemble des courants et des confréries mystiques de l’islam. Si quelques grands noms sont parvenus jusqu’à nos oreilles, voire sous nos yeux, comme Rûmî, Ibn Arabi, Sohravardi ou Hallaj et ce dernier notamment grâce à Louis Massignon, nous ignorons pour l’essentiel l’importance et même l’étendue géographique de ces écoles de spiritualité dont la tradition s’est perpétuée jusqu’à nos jours. C’est pourquoi on peut saluer les trois volumes d’écrits qui paraissent aujourd’hui, dans une traduction de l’arabe et du persan et avec la présentation éclairante de Stéphane Ruspoli. Ce grand nom de l’orientalisme a également traduit Hallaj ou Ibn Arabi. Il a été l’élève d’Henry Corbin.
 La lignée mystique qu’il nous fait découvrir aujourd’hui est celle des « kubrawis », du nom de son fondateur, Najm Kubra, dont trois traités constituent la matière du premier volume, les deux autres étant consacrés, soit à un compagnon et disciple direct du Maître, Bagdadî, soit à des figures plus tardives qui ont animé dans son sillage jusqu’au XVe siècle cette tradition ésotérique. Pratiquement disparue aujourd’hui, une de ses branches s’est maintenue en Iran malgré la pression du pouvoir chiite, peu favorable à cette expression de l’islam mystique qui échappe à son contrôle.
 Najm Kubra est né en 1145 à Khwarezm, au sud de la mer d’Aral dans la région de l’ancien Turkestan qui surplombe l’Afghanistan. Il est mort en 1220 à près de quatre-vingts ans, debout sur son cheval et les armes à la main quand les hordes mongoles de Gengis Khan déferlaient sur l’empire musulman et en particulier dans sa ville en massacrant la population. Sa réputation de sainteté et d’homme de savoir lui avait pourtant valu d’être invité à passer au service du tyran mais il avait repoussé la proposition. Cette mort héroïque va en outre lui conférer le statut de martyr.
 Le premier des trois traités rassemblés par Stéphane Ruspoli, « Les dix fondements de la vie spirituelle » peut être considéré comme la règle monastique de la confrérie. Mais dans la lignée de Hallaj, Kubra s’y montre constamment soucieux d’analyser les états mystiques et leur pouvoir de transformation de la conscience. Il s’inscrit ainsi dans la phase de renouvellement de la tradition prophétique de l’islam, parvenu au contact des communautés chrétiennes et manichéennes qui lui ont transmis l’héritage de la philosophie grecque. Après les premiers temps de l’assimilation, le soufisme médiéval va accentuer ces tendances spéculatives et, comme chez Kubra, développer dans son programme ascétique les considérations cosmologiques et les motifs gnostiques comme la conception de l’homme prisonnier d’un monde ténébreux, avec la métaphore du puits pour représenter la condition du novice. L’influence manichéenne apparaît, quant à elle, dans la notion du « jumeau céleste », le guide tutélaire de l’âme. Et comme le relève Stéphane Ruspoli, Kubra « accorde une place prépondérante à l’anthropologie spirituelle qui postule un rapport analogique entre le microcosme et le macrocosme. » Si tout l’univers est un miroir de la puissance du Créateur, c’est l’âme qui le perçoit à mesure qu’elle se cherche elle-même.
 L’autre influence sur le soufisme médiéval que signale Ruspoli vient du monachisme chrétien, déjà bien constitué à l’époque. L’érémitisme originaire des Pères du désert, Antoine ou Pacôme mais aussi la règle monastique, Jean Climaque ou la Philocalie des Pères neptiques. La retraite, le silence, la lutte contre les tentations sont communs au soufisme et au monachisme chrétien. L’union du cœur avec la divinité, la paix intérieure qu’elle procure apparente l’hésychia des moines à la sakîna dont parle Kubra. Autres attitudes communes qui feront leur chemin dans la mystique jusqu’à Maître Eckhart et au-delà : le renoncement et le détachement.
 Le stade ultime de l’union à la divinité, c’est la mort volontaire. Ici encore, Hallaj le crucifié est un modèle, avec le psaume récité avant la fin : « Tuez-moi mes fidèles … ». Tous les soufis le suivent peu ou prou dans cet abandon et une formule revient comme un leitmotiv dans la règle de Kubra à toutes les étapes de la progression ascétique : « comme lorsqu’on meurt ». Il s’agit de l’accomplissement final, de l’anéantissement de soi, un état de béatitude qui augure d’une renaissance mais encourt le risque vital. Lorsque Hallaj prononça les mots qui décidèrent de sa mise à mort, il affirmait sereinement une certitude à venir : « Je suis Dieu ».

Écrits des Maîtres soufis 3
Lettre de Ligugé (04/01/2012) par Lucien-Jean Bord

 Ce troisième volume de textes appartenant à la tradition du soufisme est consacré à trois auteurs qui ont profondément marqué la mystique religieuse de l’islam : Khotalânî, Nûrbakhsh et Kâshani.
 Les deux premiers ont dirigé, en Iran au début du XVe siècle, l’ordre soufi Kubrawi et lui ont imprimé une dimension cosmologique caractérisée par le processus d’ascension vers la lumière, c’est-à-dire la montée vers la présence divine qui nécessite un préalable dépouillement intérieur total. Quant à Kâshani, l’écrit philosophique présenté dans ce volume — un commentaire de l’entretien de l’imam Ali avec son disciple Komayl —, c’est un texte initiatique sur la réalité divine.
 Ces trois écrits, particulièrement complémentaires, permettent de saisir le but du soufisme iranien qui est la réalisation de soi par une mystique de la connaissance unitive, véritable pédagogie divine tendant à mener vers la perfection de la déification spirituelle.
 Ces textes sont accompagnés d’érudites présentations qui offrent au lecteur non familiarisé avec la mystique soufie des points de repère dans les cheminements de la pensée de chacun des trois Maîtres. Nous avons également apprécié l’avant-propos, abordable et complet, ainsi que les notes qui, sans étouffer le texte, viennent toujours à propos pour préciser un point. 

Écrits des Maîtres soufis 3
Flodoard (04/01/2012) par Dominique Hoizey

 Ce sont trois maîtres soufis que Stéphane Ruspoli propose à notre lecture : Ishâq Khotalâni (mort en 1423), Mohammad Nûrbakhsh (1392-1464) et ’Abd al-Razzâq Kâshânî (mort en 1329), un des premiers interprètes iraniens d’Ibn Arabî.
 Stéphane Ruspoli, auquel on doit deux premiers volumes d’écrits de maîtres soufis, parmi lesquels ceux de Najm Kubrâ (mort en 1221), fondateur de l’ordre mystique des Kubrawis, avertit le lecteur que les textes publiés dans le présent volume de cette excellente série ne sont pas d’un abord aisé : « Leur symbolisme ésotérique peut dérouter le néophyte, mais ils sont fascinants et d’un intérêt exceptionnel. En effet, nos auteurs illustrent en quelques pages inspirées et très denses, voire à l’aide de raccourcis oraculaires, l’essence de la doctrine des soufis qui est à la recherche du dévoilement de Dieu par la voie des théophanies », comme en témoigne le Récit de la troisième vision extatique de Mohammad Nûrbakhsh (pp. 164-165) : « Je vis apparaître des mers de lumières multicolores. Dans chacune de ces mers, je nageai et je plongeai durant un million de tours du grand cycle cosmique. À chaque tour que j’effectuai, la Présence divine se révéla un million défais, et à chaque théophanie, j’obtins abolition et subsistance. [...] Durant un million de tours du grand cycle cosmique, je fus aboli. Puis je subsistai. Alors j’entendis ces vers : Ô Quémandeurs de Dieu insatiables, / Ô Chantres nostalgiques de l’ardent désir, / du vin mystique que vous célébrez, / nous avons absorbé le breuvage. Durant un million de tours du grand cycle cosmique je tombai en extase sous l’effet de ces vers. Et je pénétrai dans d’autres mers de lumière, où je nageai et où je plongeai. »

PETITE ANTHOLOGIE

Ecrits des Maîtres soufis 1
traduit par S. Ruspoli
(extraits)

 
 Le Port de la Khirqa,
 par Najm Kubrâ


 Le meilleur vêtement que puissent porter les soufis est le « vêtement de laine ». Car les premiers humains à avoir porté le vêtement de laine furent Adam et ève, qu’ils reposent en paix. Lorsque de l’état de grâce du Paradis, ils aboutirent à la malédiction du séjour d’ici-bas, ceux-ci se trouvaient nus, alors l’archange Gabriel vint à eux, leur apportant un mouton. Gabriel le leur donna, et ils dépecèrent la peau du mouton. Puis ève tondit la laine, et Adam entreprit de la tisser, ensuite ils s’en revêtirent tous deux. Leur fils Seth se couvrit également de laine, et Moïse porta aussi le vêtement de laine, de même que Jésus, Jean-Baptiste et le prophète Mohammad ; tous portèrent sur eux de la laine. Le terme « sùfi » est dérivé de sùf, la laine.
 Par conséquent, lorsqu’on porte la laine, c’est Dieu que l’on se doit de rechercher exclusivement. Le mot « sùf » est composé de trois lettres, Sâd, Wâw, Fâ. Par la lettre Sâd, le soufi exige de sa propre personne véracité, pureté, intégrité, patience, probité. Par la lettre Wâw, il exige de sa propre personne solidarité avec Dieu, fidélité, dignité. Par la lettre Fâ, il exige de sa propre personne joie et sacrifice, cela afin d’être digne de recevoir le vêtement de laine.
 S’il revêt le « manteau rapiécé », le récipiendaire doit se dire en son cœur : « cette khirqa rapiécée et cousue de différents morceaux dont on m’a revêtu est un héritage qui nous vient d’Adam et Eve ! » Car Dieu a dit : « Et tous deux entreprirent de coudre sur eux des feuilles provenant du Paradis » (20, 121).
 Le mot « moraqqa » est composé de quatre lettres, Mîm, Râ, Qâf et ‘Ayn. Par la lettre Mîm, le soufi exige de sa personne, connaissance mystique, lutte spirituelle, mépris de soi-même. Par la lettre Râ, il exige de sa propre personne, compassion, miséricorde, autodiscipline. Par la lettre Qâf, il exige de sa propre personne modération, proximité de Dieu, force et propos véridique. Par la lettre ‘Ayn, il exige de sa propre personne amour fervent, science et labeur, afin d’être digne de recevoir la « khirqa rapiécée ». (...)
 Maintenant, si quelqu’un demande à revêtir la khirqa, de quelle couleur est la tunique qu’il convient de lui donner ? Nous déclarons ceci.
 Si le candidat a déjà maîtrisé l’âme passionnelle, et qu’à force de lutte spirituelle il l’a mortifiée en éliminant son iniquité, on lui fait endosser le « vêtement noir ou bleu », car c’est la coutume que les hommes mis à l’épreuve portent le vêtement noir (ou bleu). Si le candidat a achevé de réduire toutes les résistances de l’âme passionnelle, s’il a lavé à grands coups de savon la malpropreté de sa vie, s’il a débarrassé la « feuille de son cœur » des scories étrangères et l’a purifié de toutes les convoitises, alors on peut lui remettre le « vêtement blanc ». Si, en mobilisant son énergie spirituelle, le candidat s’est élevé du monde inférieur jusqu’au monde supérieur et si, s’étant tourné de tout son être vers le ciel, il a pu découvrir chacune des stations et des demeures épiphaniques, et s’il a été illuminé tour à tour par les éclairs des états mystiques, alors on lui fait endossé l’« habit multicolore ».

Ecrits des Maîtres soufis 2
traduit par S. Ruspoli
(extraits)


 Epître du Voyage spirituel
 
de Majdoddîn Bagdadî
 

 Le « monde de la servitude », s’il apparaît sans limite par rapport au monde physique et au malakut, comporte une limite en réalité. Mais le « monde de la seigneurialité » ne connaît ni fin, ni limite. La multitude des stations mystiques que parcourent les pèlerins se résorbe dans cette ultime walaya qui en est le point d’aboutissement. Le pèlerin qui n’est pas lui-même passé par tous ces attributs divins ne deviendra jamais un Maître.
 Ici prend son véritable sens la parole divine : « Comme une seule âme » (31, 28). Ici, la relation avec la nature humaine est désormais rompue. Ici, l’opposition des tempéraments se réduit à « une seule qualité » (yek rang), c’est l’Unification (tawhid) qui devient manifeste. Ici, la différence entre la walaya et la prophétie apparaît dans sa vraie réalité. Ici, le « bien-être » illusoire du serviteur est remplacé par l’« ardeur mystique ».
 C’est comme si la forme de la servitude et du labeur accompli ressuscitait. Mieux encore : c’est comme si le pèlerin voyait son propre labeur en train de s’effacer sous ses yeux. Car en vérité, la « forme du labeur » accomplie par le serviteur étant la « peau » des attractions divines et le tabernacle qui abrite l’Invisible, à mesure que ces attractions s’enchaînent sans interruption, voici que le labeur accompli par l’homme devient des siècles.
 Alors, chaque heure (de ces siècles) révèle la théophanie d’un attribut divin, et la vie qui était qualifiée auparavant des attributs humains est soudain suspendue, tandis que s’affirme la Vie permanente dont il est dit : « Nous le ressusciterons à une Vie parfaite » (16, 97).
 A présent, si l’œil du serviteur regarde, « c’est par moi qu’il voit. » Si l’oreille écoute, « c’est par moi qu’elle entend. » Si la langue s’exprime, « c’est par moi qu’elle parle. » Si la main et le pied se meuvent dans la walaya, c’est par moi qu’ils agissent, si le cœur jouit librement dans le monde sensible ou suprasensible, « c’est par moi qu’il comprend » :
 « Je suis devenu Celui que j’aime,
 et Celui que j’aime est devenu moi. » 

 Alors est levée l’« équivoque de l’Incarnation ». Qu’y a-t-il d’affirmé dans l’incarnation ? La persistance du réceptacle ! Le doute : « Jésus est le fils de Dieu ! Ozayr est le fils de Dieu ! » (9, 30), ce doute est dissipé. Qu’y a-t-il d’affirmé dans le mot fils ? La persistance de tous deux !