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Rulman Merswin, un mystique rhénan, par Rémy Vallejo

Disciple de Jean Tauler et du mystérieux ami de Dieu de l’Oberland, le banquier Rulman Merswin est une des figures les plus attachantes de la mystique rhénane à Strasbourg. Rulman Merswin naît à Strasbourg en 1307, dans une famille de bourgeois. Ami des Juifs de la cité et banquier des papes en Avignon, respecté pour son intégrité et son autorité, Merswin se retire des affaires et de la vie civile en 1347.

Désireux de mener avec sa femme une vie « semblable à celle des tertiaires », il devient un véritable ami de Dieu sous la direction de son confesseur Jean Tauler. Face aux terribles et douloureux événements qui bouleversent la vie strasbourgeoise au XIVe siècle, tels la Peste Noire, le pogrom des Juifs du 14 février 1349, la famine, sans oublier les consé­quences des dissensions entre le Pape et l’empereur du Saint-Empire Germanique, Rulmann Merswin aurait pu sombrer dans le pessi­misme et l’amertume. Mais sa rencontre avec le frère domi­nicain Jean Tauler l’éveille à trouver et demeurer dans le fond vivant. Il s’agit de ce fond que Dieu a mis dans l’esprit de l’homme afin d’y accomplir son œuvre bonne et divine. Car Dieu ne désire dans le monde entier qu’une seule chose.

La seule dont il ait besoin, c’est de trou­ver vide et disponible ce noble fond qu’il a mis dans l’esprit de l’homme. Selon Jean Tauler, Dieu a certaine­ment toute puissance au Ciel et sur la terre. Mais une chose lui manque. C’est de ne pas pouvoir accomplir en vous et en tout homme la plus exquise de ses œuvres. Naître, en vérité, dans le cœur de l’homme, par la grâce et par l’amour.

En 1352, sa rencontre avec l’ami de Dieu de l’Oberland lui inspire une fondation religieuse originale. Après deux années de réflexion, Merswin fait donc l’acquisition d’un monas­tère abandonné aux faubourgs de Strasbourg-l’île Verte, Grüne-Wörth, l’actuel site de l’ENA – pour y créer non un couvent mais un refuge, « un nid » destiné à des laïcs dési­reux de se consacrer à Dieu.

Pour parfaire à l’édification de ses hôtes, Merswin acquiert de nombreux manuscrits de Maître Eckhart, de Jean Tauler et d’Henri Suso<, mais aussi des recueils de Jean de Ruysbroeck (1293-1381), le solitaire de « Groenendael », avec lequel il entretient des liens épistolaires. En 1371, soucieux de la pérennité de ce foyer de la mystique rhénane, il en confie la direction spirituelle à l’Ordre équestre de Saint-Jean de Jérusalem. Et jusqu’à sa mort, le 18 juillet 1382, Merswin consacre tous ses soins à l’embellissement de l’île Verte.

De l’humble « Gottesfreund » Rulman Merswin, auteur du Traité des neuf rochers et de maints autres ouvrages, ses amis ont laissé un portrait touchant. « À le voir d’hu­meur si joyeuse et si affable envers son prochain, nul ne soupçonna jamais qu’il fut un si intime ami de Dieu. » 

Selon Rulman Merswin, « les temps sont devenus si durs qu’il n’est un homme parfait, après renonciation, qui ne préférerait - telles sont ses angoisses, telles sont ses souffrances dans le temps - être en dehors du temps qu’être dans le temps. » Cependant dans le pessimisme ambiant de « l’automne du Moyen âge », Rulmann ne prône pas une fuite du monde que la mystique rhénane a toujours dénoncée.

Le disciple de Jean Tauler garde un regard bien­veillant sur le monde, comme en témoigne son Traité des neufs rochers. « Si Dieu trouve un païen ou un Juif droit et honnête, que fait-il ? Par son amour, et son infinie miséricorde, com­ment ne lui viendrait-il pas en aide ? Pour Dieu, il existe maints chemins secrets pour ne pas laisser se perdre les hommes de bonne volonté qui l’ai­ment, et cela où qu’ils se trouvent sur la terre. Apprends qu’il n’existe quasi­ment pas d’hommes, humbles, crai­gnant Dieu et croyant en Lui qui soient perdus pour la vie éternelle, en quelque lieu qu’ils vivent sur l’immen­sité de la terre. Dieu trouve toujours un moyen de les sauver. Mais sache aussi qu’en ces temps effroyables, beaucoup de chrétiens orgueilleux et injustes marchent sur la terre et témoi­gnent bien peu d’amour en ce monde. Or, les œuvres qui sont faites sans amour ne comptent pas pour Dieu. »