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Roger Munier

 Je reprends un vieux numéro de l’excellente revue fondée par Paul de Roux, La Traverse, et j’y retrouve ces lignes de Roger Munier, sur lesquelles s’achève un long texte intitulé L’éveil qui n’est pas l’éveil : « Mais le flux aussi comprend, mystérieusement, insondablement, ce qui se refuse et ne se tient dehors que par décret, en fin de compte, ou illusion ».
 
Ces lignes ont paru à la fin de 1972, dans la cinquième livraison d’une publication qui devait s’arrêter deux ans plus tard. Roger Munier, alors âgé de 49 ans et au faîte de son parcours professionnel dans les organisations de la métallurgie, n’avait encore publié que deux livres – Contre l’image, chez Gallimard en 1963, Le Seul, chez Tchou en 1970 –, mais déjà son prestige littéraire était considérable et je me souviens de la première rencontre que j’ai eue avec lui, au lendemain de ma soutenance de thèse, en 1974, comme d’une joie plus vive que le diplôme. « Mais le flux aussi comprend, mystérieusement, insondablement, ce qui se refuse »  : au fond, ce jour-là, il ne me dit pas autre chose et c’est ce rare témoignage que chez lui je venais chercher. 
 Vivre au milieu du monde, mais comme hors du monde : attentif au terrible flux du destin des hommes, dans sa réalité commune et souvent inquiétante, mais plus encore à cela qui s’y dissimule et tout à la fois s’y manifeste : « Pris entre l’apparence qui nous requiert et l’appel qui nous vient de toi, nous sommes tes témoins déchirés. Mais tes témoins d’abord, à ce faîte de l’apparence où nous sommes » (Exode). Là est le foyer de la méditation de Roger Munier tout au long d’une œuvre qui compte à présent une trentaine de volumes, denses, elliptiques sans doute de prime abord, et pourtant bien plus proches de notre humaine condition que tant de bavards traités…
 « Nous avons deux vies : la fausse, que nous vivons – et la vraie, que nous vivons. » C’est sur cette phrase, datée de janvier 1984, que s’ouvre le plus récent volume de Roger Munier, Opus incertum, paru l’an passé chez Gallimard. Le 21 décembre 2003, il aura 80 ans. Les années passent, et dans le fond secret d’un homme rien ne change, ou si peu. De l’obscurité du flux, affleure par instants une bulle légère, dont on ne sait d’où elle vient, où elle va. Est-ce une pensée, un sentiment ? Les textes qui en résultent sont-ils poèmes, sont-ils fragments ? Dans l’Avant-propos de son nouveau livre, Munier a cette belle définition : « des notations d’instants ».  
 C’est peu de chose que nous livre l’instant, si peu qu’on n’ose à peine en parler , et pourtant notre seule richesse, notre seule vérité : « Oser dire. Oser le dire. Le plus souvent nous n’oseons pas, empêtrés dans la bienséance, les règles communes de l’approche – la Loi non formulée… » Cet en-decà de nous, ce qui en nous est d’avant nous, pourquoi le refoulons-nous toujours dans l’insignifiant, l’impensable, sinon parce que nous en avons peur ? S’il est en nous une menace, c’est dans ce fond sans fond que nous la pressentons le plus sûrement. Car, à cette profondeur, il n’est plus de consolation. Il n’y a plus d’homme, il n’y a plus de Dieu. Il n’y a plus de vie, plus même d’être : « Dieu n’est pas, n’a pas l’être, s’Il est Dieu, n’existe pas. Mais il est surtout au-delà de l’être. Peut-être que Dieu à la fois existe et n’existe pas. »
 
Reste-t-il en cet abîme au moins une lumière ? Qui sait ? Rien n’est dit. Rien ne peut être dit : « Prendre appui sur ce qui échappe, toujours s’échappe, à la mémoire comme à l’oubli. » Et peut-être est-ce cela qui nous est demandé, ce dernier abandon, quand tout savoir humain, tout réconfort humain a disparu, quand ne demeure rien d’autre qu’une ignorance qu’on ne songerait plus même à nommer « docte » : « Peut-être est-on sauvé sans le savoir, n’est-on sauvé que si c’est sans le savoir ? »
 
Alors, à qui nous presse de rendre compte de cette étrange foi, « Qui servez-vous ? », il n’est plus d’autre réponse que ces mots : « Je ne sais. Mais un maître. Effacé. Muet. »