• Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Biographie Bibliographie Liens Revue de Presse Petite Anthologie

Valérie-Catherine RICHEZ

(1947)

 Écrivain et peintre née à Paris. 
 Elle a créé et dirigé la revue Tout est Suspect entre 1985 et 1991.
 A fait partie du comité de la revue L’Autre (1990).
 Elle a effectué depuis de nombreuses années de longs séjours en Inde.
 Boursière du Centre National des Lettres en 1994 et 1999.
 Ouvrages publiés à ce jour : Faits d’ombre, Fata Morgana, 1993 ; Lieux de rien, Unes, 1998 ; Petite âme, Unes, 1998 ; Échappées, L’improviste, 2000.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Des yeux de nuit

PETITE ANTHOLOGIE

Des yeux de nuit
(extraits)

Toujours le chant de l’ermite fou...

 Les villageois tremblaient en regardant le ciel.

C’était un chant râpeux et aigre qui déchirait le ventre comme un poison. Là-bas sur la colline, l’ascète dénudé saluait violemment tous les os de son corps, ses muscles et ses tendons. De ses membres un à un arrachés, il hélait le tonnerre. Se dépeçait vivant !

Un hymne à la mort debout. Solitaire.
 
Les jours de pleine lune, l’illuminé rôdait toute la nuit autour des huttes et des puits en imitant sans fin le chant du rossignol.

Un chatoyant piège à angoisses.

Ceux qui l’avaient croisé disaient qu’il avait le regard des charmeurs de serpents : un fluide d’où l’on ne peut s’extraire. Et l’on comprenait bien à leurs yeux aimantés à quel point c’était vrai.

Et puis l’on entendait très bas, à travers leurs voix lézardées, le sifflement du cobra prisonnier. Et l’on se souvenait.(...)

*

Sur la terrasse nord, des hommes en robes brunes pilaient soigneusement les pierres précieuses pour en préparer d’antiques médecines. Un sable lumineux qui coulait dans les veines. Infimes éclats de saphir mêlés aux poudres vertes des serpentines. Blanches fleurs de champak mariées au corail rouge vif, aux graines ébène des flamboyants.

Alors ils enseignaient l’apaisement :

« Pour toujours le corps se souvient, s’étire, se cabre. Illusion, croire le contenir. Il est la mémoire vive : cellules de joie, d’errance, cellules de peur, de lave...

« Galaxies infinies de cellules.

« Le corps vit au dehors. Rayonne.

« Sens-le. Touche le monde : toutes les gouttes de pluie sont déjà imprégnées de toi...

« Chaque parcelle d’air que tu respires est pleine de dieux. »


Diamant entré dans la salive

Soleil au fond d’un crâne vide

Éclairant l’univers


*

Et puis, tout à coup, c’était là. À l’image de ce châle emporté par l’orage, voile ocre et feu, quand tout se renversait soudain et se confondait un instant à l’empreinte du premier souvenir.

Ce son réverbéré, tu l’associais au geste parfait des laveuses frappant leur linge comme au combat. Entièrement unies à leurs battements réguliers, violents. Antiques filles d’une seule lignée. Intactes.

Souvent, quelques célestes notes de flûte du matin montaient du palais blanc... puis s’étranglaient. Aérienne prière répercutée sur les quais et les rives. Chant d’oiseau instantanément regretté. Que te rappelait-il donc ? Tu ne savais. Pourtant, le temps d’une seconde, le monde chancelait. Non, rien dans l’univers ne désolait ainsi ton cœur que le désespoir de cet appel intime laissé inachevé. Ce sanglot refoulé.