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Regio et autres poèmes

 Après Krzysztof Kamil Baczynski, c’est Tadeusz Rozewicz que les éditions Arfuyen nous proposent de découvrir ou de mieux connaître grâce à une traduction du polonais due à Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski.
 Né en 1921, résistant face au nazisme, supportant le poids de la dictature communiste, ce poète et dramaturge est très connu dans son pays alors que son œuvre est rien moins qu’aimable par sa forme irrégulière, nue, rugueuse, et témoigne d’une lutte difficile pour exister de la part d’un survivant du désastre, d’un témoin d’une vie inhumaine. Mais elle est claire, nullement ésotérique, proche du concret.
 Le présent volume bilingue, en vers, Regio, contient le recueil de maturité qui porte ce titre (1969) et une vingtaine de poèmes tirés d’autres recueils, de 1954 à 200494. C.-H. du Bord présente l’œuvre de Rosewicz en insistant sur son caractère éthique et sur cette différence essentielle avec Celan : « Son dessein est de "reconstruire l’homme" et donc les valeurs humaines élémentaires », en dénonçant la littérature comme « mensonge recouvrant l’horreur de la brutalité de l’homme envers son prochain » (selon une formule de C. Milosz), la philosophie et la religion comme impuissantes, la civilisation occidentale comme relativisant, objectivant et désorientant l’homme. Pour quel espoir ? Le poème pourra-t-il « réassigner une place à toute chose » ? Seul, peut-être, a-t-il « ce pouvoir, grâce à son rythme, son chant, à la force des mots, leur pesanteur enfoncée dans [...] notre inconsistance ».
 S’il s’engage dans la découverte du recueil de 1969, avec son discours poétique simple et surprenant, le lecteur sera pris : amusé, ému, attristé, effrayé, émerveillé par des lumières fugitives. L’animal (p. 73), l’arbre (p. 147-149) font l’objet d’un respect, d’un amour, d’une compassion, d’une mémoire qui me touchent. Aucune complaisance religieuse, aucune foi affirmée – mais pourquoi « Sur les sables / de mes paroles / quelqu’un traça le signe / du poisson / et s’en fut » (p. 103) ; ce symbole pourrait s’éclairer par l’hymne à Jésus de la p. 195 (2003-2004). La violence génésique du dernier long poème du premier recueil, intitulé « Regio » est éprouvante ; a-t-il un aspect de dénonciation ? Les poèmes divers de la seconde partie sont très durs, pour la plupart, et correspondent bien au déchirement d’une poésie « après Auschwitz ».