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Regio et autres poèmes

 Après l’Espagnol Antonio Gamoneda en 2006 et le Finlandais Bo Carpelan en 2007, c’est l’écrivain polonais Tadeusz Rosewicz, plusieurs fois mentionné pour le Prix Nobel, qui se voit décerner le Prix Européen de Littérature 2008 attribué sous le Patronage du Conseil de l’Europe et parrainé par la Ville de Strasbourg.
 Dramaturge, nouvelliste, poète, Rosewicz appartient à une génération qui a eu 20 ans dans un pays martyrisé par les nazis et où son frère Janusz sera exécuté en 1944 par la Gestapo au lendemain de la guerre. La voix nue du poète est proche de celle de Paul Celan et constitue selon Czeslaw Milosz « la négation d’une littérature » car sa conscience anéantie par le poids de l’Histoire l’amène à poser cette terrible question : « Comment écrire de la poésie après Auschwitz ? » Dans Regio, la voix de Tadeusz Rosewicz vient du plus profond de l’être, elle se confond avec celle des disparus dont la parole nous traverse : « les morts se rappellent / notre indifférence », « tous les vivants sont coupables / coupables les petits enfants / qui remettent des bouquets de fleurs »... « les morts comptent les vivants / les morts ne nous réhabiliteront pas ».
 Son poème « Mons Pubis » met en scène un « strip-tease à la parisienne » où une femme théâtralise son « vestibulum vaginae » qui, tout en focalisant le désir des hommes, les perd en les avalant dans « un torrent de lumière » à l’instant où son corps disparaît derrière un lourd rideau... Comédie humaine, trop humaine, dans un monde moderne où « les enfants enfantés / sans douleur dans les cliniques »....« fixent l’écran du téléviseur / sans jamais parler / aux arbres »... Poésie de la désespérance qui doute et se remet en question dans le même temps qu’elle s’écrit : « Ma poésie / elle n’explique rien / elle n’éclaire rien / elle ne renonce à rien ».
 Mais la poésie « obéit à sa propre nécessité » et se construit sur un extrême paradoxe car « elle perd en jouant avec elle-même ». Ainsi la poésie joue avec elle-même et ne répond à aucune question, elle habite l’être, elle naît sous la peau du poète et se développe à l’instar « d’un corps vivant ». Concrète, presque palpable, la poésie de Rosewicz « est une lutte pour respirer ».
 Les voix de Claude-Henry du Bord et de Christophe Jezewski se sont fondues avec justesse dans celle du poète pour nous restituer, jusqu’au vertige de l’âme, une parole presque familière qui, sans concession aucune, décrit notre déchéance. La sentence est sans fioriture : « l’homme contemporain / tombe dans toutes les directions / à la fois".
 Le poète s’efface dans le rien qui l’a fait naître, il est cette voix anonyme qui nous traverse « le poète est celui qui s’en va », mais il est aussi « celui qui secoue les chaînes » et c’est en cela qu’il est irremplaçable et la voix de Rosewicz essentielle.