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Regio

 Admirables passeurs de la littérature polonaise en France, Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski viennent de publier une traduction du recueil Regio suivi d’autres poèmes de l’écrivain polonais Tadeusz Rozewicz qui a reçu pour l’ensemble de son œuvre le Prix Européen de Littérature 2008.
 Dans sa remarquable introduction intitulée Une merveilleuse indigence, C.-H. du Bord montre que la poésie de Rozewicz semble être une illustration de la célèbre réflexion de Heidegger : « Être poète en temps de détresse, c’est alors chantant, être attentif à la trace des dieux enfuis. Voilà pourquoi, au temps de la nuit du monde, le poète dit le sacré. » Le temps de détresse apparaît chez Rozewicz sous la forme du règne du « rien » résultant des horreurs commises par les totalitarismes du XX siècle : « rien n’engendre rien / … rien menace / rien condamne / rien gracie ». Dans ce rien, subsiste néanmoins la mémoire des millions de victimes du siècle criminel et qui nous hante sans cesse : « Les morts se rappellent / notre indifférence... Les morts prennent part à nos discussions ».
 
Il s’ensuit un sentiment de culpabilité générale : « Tous les vivants sont coupables ». Cela génère un état de déréliction angoissante à laquelle le poète ne peut opposer aucune foi, car il se sent abandonné par Dieu et comme Jésus à Gethsémani, il s’écrie « pourquoi m’as-tu abandonné » tout en s’empressant d’ajouter : « pourquoi t’ai-je abandonné ».
 Néanmoins, il rejette la tentation du nihilisme et dans le sillage de Dostoïevski, il dit : « sans Jésus / notre petite terre / est sans poids » car le fils de Dieu « ressuscite / à l’aube de chaque jour / dans chacun de ceux / qui l’imitent ». Il s’agit ici plus d’une quête des dieux enfuis et d’une nostalgie de Dieu que d’une foi positive car Rozewicz a aussi dénoncé le Dieu qui « ruisselle de sang / celui des hommes / pas le sien ». Il ne reste plus alors au poète comme lueur d’espoir que la foi dans la poésie qui fait retrouver « les sourires » des mots car « la poésie de nos jours est une lutte pour respirer ».
 On ne peut que remercier C.-H. du Bord et C. Jezewski de nous avoir révélé cette œuvre puissante d’un grand poète, qui, en faisant de la poésie un acte éthique visant à « reconstruire l’homme » a su retrouver la voie vers l’origine de la parole authentique au pouvoir rédempteur.