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Regio

 Pour réconcilier les lecteurs avec la poésie. voici un livre qui arrive au bon moment : Regio et autres poèmes, traduit du polonais, qui vient d’obtenir ce Prix Européen de Littérature décerné chaque année à Strasbourg, lors de la remise des Prix Nathan Katz. Après Antonio Gamoneda pour l’Espagne, Bo Carpelan pour la Finlande, c’est la Pologne qui est à l’honneur en la personne de Tadeusz Rozewicz, poète, dramaturge, nouvelliste, à travers ce choix de poèmes, en édition bilingue de la collection Neige, chez Arfuyen.
 La concision, la simplicité de cette écriture peuvent nous convaincre de suite. En poésie, nous sommes las des recherches langagières, de l’ésotérisme aussi bien que de l’écriture automatique qui s’autorise tous les abus. Rozewicz écarte d’un trait de plume tout ce qui fait de la poésie un art de l’ornementation – chargé d’images, de métaphores, de comparaisons convenues ou biscornues. Que l’on juge de son parti pris de clarté, par ce début d’un poème : « La ville fait surgir / des fumées et des brumes / un gros abdomen / couvert de néons ».
 La modernité de la langue n’a d’égale que sa rigueur, parfois sa rugosité : l’auteur veut sa parole soit proche du langage parlé, en sa force et son dépouillement. Sa nécessité. Car tout le monde est concerné, précise-t-il, en ces termes de grand disette intellectuelle : le poète, l’enfant, le prêtre, le politicien, le policier, et bien sûr le provocateur, telles sont les personnes qu’il interpelle.
 À partir de cette liste, l’auteur nous entraîne d’un paysage urbain à l’évocation d’un fait divers, d’un souvenir douloureux (le suicide d’un adolescent) au rappel d’une impression de lecture, parlant de la vie quotidienne, de nos souffrances comme de nos illusions, du nihilisme qui règne à travers le monde. Il n’a foi qu’en son langage : « ll y a des mots d’où sortent / les poèmes telles les plantes de la terre ».
 Mais l’homme, un peu partout dans notre civilisation dévoyée, renonce à cette innocence première, victime qu’il est de la société de consommation : « combien de fois l’homme contemporain / peut-il perdre sa dignité », demande-t-il sans point d’interrogation, telle lui paraît évidente et terrible toute réponse à cette question. Sa critique de la vie sociale, son pessimisme transparaissaient à chaque texte, devant le constat « que le fond de mes contemporains / se trouve juste sous la surface / de la vie ». Et plus loin, ce procès impitoyable à notre frère humain : « tu as construit les crématoires / tu as érigé Notre-Dame ».
 Né en 1921, en Pologne central, d’abord ouvrier, Tadeusz Rozewiz a participé à la résistance contre l’occupant nazi. À côté de son importante oeuvre poétique – pas moins de douze volumes – il est connu en France comme dramaturge novateur, mais aussi nouvelliste et essayiste plusieurs de ses pièces de théâtre furent représentées chez nous, et son œuvre en prose ou en vers est traduite en plus de trente langues.
 Pour luï la poésie ne doit pas être « un langage ésotérique », car elle doit tendre à la « limpidité », à la « transparence », qualités qu’il reconnaît à un nouvelliste japonais. C’est pourquoi l’on est surpris de son ironie au sujet d’une œuvre d’Albert Camus, La Chute, citée ici dans un long poème, critique qui repose sans aucun doute sur un malentendu.
 Comme Camus, Rozewicz est un moraliste. Tous deux soulignent la misère de l’homme sans Dieu, sans croyances ni repères, bientôt sans conscience devant les ravages de la société moderne. Ni poésie, ni bonté, ni beauté ne résistent à la tyrannie de la vidéo, du son et des images, à l’emprise d’Internet, des jeux électroniques, ni surtout à cette course au rendement, cette frénésie de la consommation, cet univers à la dérive où tout « est changé en fange ». L’un comme l’autre ont souligné avec clarté, dans leurs œuvres respectives, ce dilemme de l’absurde dans notre vie, ce désarroi et cette souffrance : « pour un homme qui est seul, sans dieu / sans maître, le poids des jours est terrible ».
 Lisez Regio et autres poèmes, pour renouer avec la littérature à hauteur d’homme et, comme l’écrit le philosophe Roger-Pol Droit, « entendre la leçon des poètes, lus avec ferveur, en maître de pensée et de vie plutôt qu’en agenceurs de mots ».