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Antoine RAYBAUD

(1934 - 2012)

Antoine Raybaud est né en 1934 à Marseille. Son enseignement à l’université d’Aix-en-Provence a marqué des générations d’étudiants. Il a également dirigé la Fondation Saint-John Perse à la création de laquelle il avait largement contribué. Il succéda à Jean Starobinski comme professeur de littérature à l‘Université de Genève où il enseigna de 1985 à 1999. Il est mort à Paris en 2012.

Antoine Raybaud a publié un roman, Retour du Paraclet (Éditions du Rocher, 2003), qui devait être le premier d’une suite intitulée Froissements du temps. Le deuxième volume, Le Gambit du fou, est resté inachevé. Il est l’auteur de deux essais : Fabrique d’Illuminations (Seuil, 1989) et Le Besoin littéraire (Éditions du Rocher, 2000). Il est également l’auteur de textes sur la littérature contemporaine – notamment Saint-John Perse, Jacques Dupin, Édouard Glissant et Michel Butor – ainsi que sur la littérature maghrébine. Il n’a fait paraître de son vivant qu’un seul recueil de poèmes : Murs (Noël Blandin, 1993), bien qu’il ait publié dans de nombreuses revues, en particulier Po&sie et Action poétique.

Au titre du travail d’édition et de traduction, on citera ses deux livres sur « Les années Jules et Jim » : Henri-Pierre Roché, Carnets 1920-1921, et Helen Hessel, Journal, lettres à H. P. Roché, 1920-1921 (André Dimanche, 1990-1991) ; Ulrich von Hassel, Journal d’un conjuré. L’insurrection de la conscience (Belin, 1996).

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Stimmen

REVUE DE PRESSE

"Stimmen", d’Antoine Raybaud lu par Laurent Albarracin (Pierre Campion)
Pierre Campion (26/02/2016), par Laurent Albarracin

« Stimmen », en allemand, ce sont les voix et lorsque c’est un verbe il signifie accorder. Des voix, dans le recueil d’Antoine Raybaud, il y en a à foison. Le livre se donne même en grande partie pour un lied ou un récitatif, où apparaissent entre autres Orphée et Eurydice, Ulysse et Pénélope, Circé, Médée, etc.

Outre la mythologie grecque qui fournit le gros des voix qu’on y entendra, le livre fourmille de références à la musique et à la poésie : Monteverdi, Dusapin, Dante, Hölderlin, Mallarmé, Eliot, Celan, Barthes, Dupin, etc. On n’en finirait pas de repérer toutes les reprises et allusions qui sont d’ailleurs pour la plupart mentionnées à la fin de l’ouvrage dans une note intitulée « échos-mémoire ».

Toutes ces voix grandioses et même terribles (intimidantes pour le moins), comment les accorder ? Comment de leur disparate même, faire poème ? Raybaud prend le parti, pour instaurer un dialogue entre elles, de les faire se heurter. Le heurt n’est pas le bruit mais bien la musique qu’elles produisent réunies. L’effet principal de cette accumulation de voix et de références est un resserrement du poème qui acquiert là une densité indéniable.

Tout se passe comme si les voix qui affluent convergeaient brusquement, s’étranglaient dans le goulot du poème et que les mots en gardaient une étrange acuité. La forme même du poème (souvent long, en vers brefs groupés par strophes de trois, à moins que ce ne soient des versets, plus persiens que claudéliens) concourt à cet effet d’étranglement, d’engouffrement des mots dans le poème et du poème dans les mots. Il semble bien que la densité des mots, leur détachement sur la page, provienne de ce heurt des voix et constitue même l’un des propos objectifs du poème : « toujours plus d’éclat / de jeux, de spasmes, d’éclairs / pour toujours plus d’ombre ! »

C’est une poésie pleine d’ombres en effet qui s’élabore dans ce bouillonnement de voix qui affluent. Car les « ombres » que ne cesse d’évoquer le poème représentent autant les spectres qui le hantent, les voix antiques qui le ventriloquent, que cette distillation et cet épaississement des mots lorsqu’ils passent par l’entonnoir du poème. Raybaud a le goût des mots rares, de l’image baroque et d’une syntaxe savante (mallarméenne) : « à l’amnios de nuit / nilotique où tu t’évades / et sors au jour, elle // dès avant partie / seule vers les ombres, ombre / à peine le temps // de laisser là sa / dépouille caoutchouteuse / au masque de pschent »

Toutes ces ombres (toutes ces voix qui se métamorphosent en ombres) qui composent un théâtre de tragédie (un chœur) forment également une procession qui semble faite d’autant de figures du tragique, d’un tragique à la source de quoi il s’agit d’aller, de se retrouver. Car ce que le poème cherche à capter dans l’étranglement des voix, ce n’est pas ce qui les unit mais justement ce qui fait leur « mésentente » essentielle, qui est le fond du tragique et l’enjeu du poème, cet « enjeu de fiançailles violentes ».

Il ne s’agit surtout pas d’abolir la violence des voix, de la dépasser, de la résoudre ; mais bien de donner à voir combien elles forment une succession d’éclats, une chaîne ininterrompue de violence : « la langue / arrachait l’alliance à la mésentente / fêtée, malmenée, force rétive forcée ». On voit bien qu’ici la succession continûment contradictoire des vocables dans la phrase est une manière de souffler le chaud et le froid, l’alliance et la mésentente donc, l’accord et la discorde tout à la fois, et une façon de se tenir au lieu même du tragique.

Si l’enjeu du poème est de faire résonner le tragique de la vie, si l’habitation poétique consiste à savoir se tenir au plus cru et au plus cruel du monde, alors il ne faudra pas unifier ni attiédir les voix qui surgissent mais bien, en laissant venir des « ruades de baisers dans le corral d’une bouche au galop », s’accorder à la discorde en quelque sorte et paradoxalement, se conformer à la violence de ce qui est, se mettre au diapason d’une disharmonie du monde. Tout le lexique et la thématique de la guerre, de la violence pure, du corps supplicié seront présents dans cette visée de réactiver un sentiment du tragique.

À bien des égards inactuelle (mais qui s’en plaindrait ?), la poésie d’Antoine Raybaud cherche à retrouver ce sentiment du tragique et à rendre aux mots leur vif, leur tranchant, comme en les ressourçant à la violence. Violence et obscurité de l’expression poétique sont deux façons de retremper les mots et les choses. On pourra aussi, autre tentative de les retremper et de les durcir, les faire mouiller dans la baie de leur inquiétude native : « Plus bas, le gord des barques, terraqué : noire, à l’étroit dans ses roches, la mer à l’attache, insomniaque. »

Le poème se règle donc sur une intranquillité des choses qu’il agrandit à des dimensions considérables. Propension à la démesure du poème qui n’est pas sans rappeler le haut lyrisme d’un Saint-John Perse ou d’un Pierre Oster : voici « la mer démesurée, d’une aridité de basalte ».

[L’article de Laurent Albarracin que nous reproduisons ici a été publié sur le site de Pierre Campion, le 26 février 2016].