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Présentation

Les Éditions Arfuyen ont été créées par Gérard Pfister en 1975 et ont bénéficié depuis leur origine du soutien et de la participation de Philippe Delarbre, Marie-Hélène et William English et Alain Gouvret. Elles sont aujourd’hui dirigées par Anne et Gérard Pfister.

Arfuyen n’est pas et n’a jamais été un concept ou une doctrine. Arfuyen est un lieu, une place ouverte, un refuge quand menacent les hautes eaux. C’est le nom d’une montagne, à Malaucène, face au Mont Ventoux, où se trouvait la bergerie qui servit longtemps de siège aux Éditions. C’est le nom de cette unique montagne, Ararat ou Sinaï, Arunachala, Athos ou Carmel, où, depuis l’origine des temps, se retrouvent les solitaires pour y chercher le ciel. Une utopie. Un vrai lieu. Le seul lieu.

C’est ainsi que, depuis de longues années, sans changer de paysage, les Éditions ont pu élire domicile sur une autre montagne, la même – plus belle encore – près du Lac Noir, à Orbey (68370), dans les Hautes-Vosges alsaciennes.

Les publications des Éditions Arfuyen couvrent QUATRE DOMAINES : littérature (française et étrangères), spiritualités (d’Orient et d’Occident) et sciences humaines (philosophie et politique), Alsace (patrimoine et création contemporaine).

Elles se répartissent en six collections :
« Les Cahiers d’Arfuyen » : littérature moderne et contemporaine ;
« Neige » : classiques modernes en édition bilingue ;
« Les Carnets spirituels » : textes majeurs des diverses traditions spirituelles ;
« Ombre » : classiques anciens littéraires et spirituels ;
« Ainsi parlait » : textes de sagesse en édition bilingue (écrivains, philosophes et spirituels) ;
« La faute à Voltaire » : penser la vie de la cité.

Ayant leur siège dans le Haut-Rhin, les Éditions Arfuyen accordent une attention toute particulière à la culture littéraire et spirituel de l’Alsace, du Moyen Âge à aujourd’hui, qu’il s’exprime en en dialecte, en allemand ou en français. C’est à ce titre que les Éditions Arfuyen sont partenaires du prix Nathan Katz du patrimoine depuis sa création en 2004 et en publient chaque année le lauréat.

Dans le domaine de la LITTÉRATURE, les Éditions Arfuyen consacrent toutes leurs forces à soutenir et accompagner sur la durée des œuvres marquées par une radicale originalité et une profonde intégrité : ce que Gaëtan Picon, dans le n° 2 de la revue Arfuyen, en 1975, nommait une « écriture de vie ».

Parmi les écrivains contemporains de langue française qu’a publiés Arfuyen, on citera : Jacques Ancet, Didier Ayres, Silvia Baron Supervielle, Gérard Bocholier, Max de Carvalho, François Cheng, Marcel Cohen, Jacques Darras, Pierre Dhainaut, Nicolas Dieterlé, Eugène Green, Guillevic, Cécile A. Holdban, Marwan Hoss, Anise Koltz, Jean Mambrino, Alain Maumejean, Maximine, Henri Meschonnic, Roger Munier, Gérard Pfister, Alain Suied.

Dans le champ des littératures étrangères, Arfuyen a publié en édition bilingue des traductions de grands classiques : d’Orient comme Ishikawa Takuboku, Han Mac Tu, Khalil Gibran ou les maîtres du Haïku – ou d’Occident, comme Blake, Hopkins ou Rilke. La collection Neige s’attache aujourd’hui à faire découvrir des classiques du XX° siècle encore trop méconnus comme K. K. Baczynski, Richard Beer-Hofmann, Hart Crane, Margherita Guidacci, Antonia Pozzi, Rachel, Carles Riba, Claudio Rodriguez, Leonardo Sinisgalli ou Jakob Van Hoddis. En tant que partenaires du prix Européen de Littérature, les Éditions Arfuyen ont publié quelques-uns des plus grands écrivains européens d’aujourd’hui, d’Antonio Gamoneda (Espagne) à Kiki Dimoula (Grèce) en passant par Bo Carpelan (Finlande) et Tadeusz Rozewicz (Pologne).

Dans le domaine des SPIRITUALITÉS, les Éditions font une place centrale à la mystique rhénane – de Maître Eckhart et Jean Tauler à l’Ami de Dieu de l’Oberland, l’Anonyme de Francfort et Angelus Silesius –, ainsi qu’à l’École française de spiritualité – de Pierre de Bérulle et Marie de l’Incarnation à Fénelon, Madame Guyon et Ambroise de Lombez.

Elles ont publié nombre des grandes figures des spiritualités dominicaine et carmélitaine. La découverte de Marie de la Trinité avec le Petit Livre des Grâces (2002) a ouvert un vaste champ d’investigation sur l’une des grandes œuvres spirituelles de la modernité. Ajoutons que la figure tutélaire d’Etty Hillesum, notre cousine, nous inspire et nous guide dans l’ensemble de cette collection.

Dans le domaine des SCIENCES HUMAINES, les Éditions Arfuyen souhaitent rendre accessibles des textes qui puissent nourrir la réflexion de nos contemporains. Il y a dans les grandes œuvres du patrimoine classique de l’humanité des ressources précieuses pour nous aider à nous repérer dans le monde d’aujourd’hui et échapper à et la grande machine à décerveler qui broie les existences.Mais comment y accéder ? Qui a le temps, l’énergie, la culture pour se lancer dans l’exploration d’œuvres qui sont de véritables continents ? La collection « Ainsi parlait » est née du souci de donner accès aux plus grands penseurs à travers des textes courts et faciles à lire, dans un format pratique et agréable, avec la garantie de transparence d’une édition bilingue. Une courte préface et une biographie mettent les textes en perspective.

De même, le but de la collection « La faute à Voltaire » est de faire entendre à nouveau une parole libre et forte qui puisse nourrir la réflexion du citoyen sur les grands problèmes actuels de la cité. Comprendre la place du religieux dans la cité suppose, par exemple, de savoir distinguer le sacré, le divin et le religieux : « Le religieux, écrit Meschonnic, n’est pas le divin. Le religieux – ou la religion – est la socialisation, l’institutionnalisation, l’appropriation, la captation, la gestion du divin. » Le malheur des temps s’alimente toujours de confusions et de contresens. L’honneur de Voltaire, de Spinoza, et de leurs successeurs peut et doit être de les dissiper par la rigueur et la clarté d’une pensée ouverte à tous.

Dans le domaine de l’ ALSACE, les Éditions Arfuyen travaillent depuis vingt ans à la redécouverte de grands auteurs du patrimoine littéraire – de Reinmar de Haguenau, Geiler de Kaysersberg et Georges-Daniel Arnold à Ernst Stadler, Jean Hans Arp et Albert Schweitzer. Elles ont mené à bien l’édition bilingue de l’œuvre poétique de Nathan Katz et poursuivent la traduction de son œuvre. Parmi les auteurs contemporains, elles ont publié Michèle Finck, Jacques Goorma, Alfred Kern, Jean-Paul Klée, Claude Vigée et Jean-Claude Walter.

Les Éditions Arfuyen sont depuis l’origine partenaires de l’Association Capitale Européenne des Littératures (EUROBABEL) créée à Strasbourg en 2004.

Une maison d’édition telle qu’Arfuyen n’a de sens que par les rencontres et dans la durée. Aussi, bien mieux qu’un bilan ou un programme, il nous semble intéressant de présenter ici les dialogues (tout au moins des extraits, de crainte de lasser...) au travers desquels a pu s’exprimer au fil des annnées le projet des Éditions, grâce à la qualité d’attention d’un interlocuteur ou à l’esprit d’ouverture d’une revue. C’est d’abord, pensons-nous, la meilleure façon de les remercier pour leur soutien. Mais c’est aussi une occasion de montrer la constance d ’une certaine approche, sans parti pris comme sans allégeance à aucune mode ou aucun dogme.

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TRAVAILLER DANS UNE PERSPECTIVE EUROPÉENNE
Entretien avec Françoise Germain
(paru dans L’Encrier, novembre 1988)

L’Encrier – Dans votre recueil de poèmes D’une obscure présence (Arfuyen, 1985), vous écrivez : « Mon exil, mon pays est un rêve / Entre Rhin et Loire, nulle part, une patrie du cœur. » Combien de temps avez-vous vécu en Alsace ? Vous sentez-vous en exil à Paris ?

Gérard Pfister – Mon grand-père et ma grand-mère paternels ainsi que leurs parents depuis environ 1630 sont nés à Colmar même. Durant plus de trois siècles, la famille s’est perpétuée entre les murs de la cité. Pas un seul de mes aïeux qui ait été prendre métier ou trouver épouse dans un village avoisinant. Ils étaient vigneron, mariniers, pêcheurs. En dernier lieu mon arrière-grand-père s’était établi bottier sur la grand-rue, dans la maison mitoyenne du Koïfhus et j’en garde encore une grande boîte en bois clair verni où se trouve écrit en grandes lettres cursives « E. Pfister, Colmar », boîte où étaient conservées les formes des pieds de tous les notables de la ville... Je conserve même une photo prise probablement en 1911 (mon père n’était pas né) où l’on voit poser devant le magasin mon grand-père, ma grand-mère, leurs premiers enfants et leur employée. Par l’encadrement de la fenêtre de gauche du premier étage apparaît mon arrière-grand-père. Une énorme botte est fixée à la hauteur de cette fenêtre.

Puis vient la rupture. Mon grand-père et ma grand-mère meurent et mon père, encore en bas âge, est recueilli par son oncle à Reichshoffen. A l’approche de la Seconde Guerre, il quitte l’Alsace pour Paris. C’est là que je suis né le 7 avril 1951. Je porte en moi ce très ancien héritage des hommes et des femmes d’Alsace dont je suis issu et, dans cette longue continuité, je suis pourtant le premier enfant qui n’y soit pas né...

Mais lorsque je parle d’exil, ce n’est pas cela que je veux faire sentir. Je parle d’une patrie de l’esprit. D’un paysage intérieur. Patrie qui est nôtre irrévocablement et dont toujours cependant nous sommes en exil. Et cette patrie, pour la faire apercevoir, bien qu’elle ne soit nulle part, qu’elle soit un rêve, je la situe métaphoriquement entre le sombre Rhin et la Loire lumineuse, entre le Rhin mystique et la Loire des poètes, entre mon fleuve et la Loire de mon épouse, dans ce pays du cœur où sont nés nos enfants.

L’E. – Parlez-vous le dialecte alsacien ? Pensez-vous qu’il soit nécessaire à nos compatriotes ?

G. P. – Mon père ne m’a pas transmis le dialecte et je le regrette. Il me semble que c’est comme une voix intérieure qui en moi a cessé de parler et peut-être n’ai-je le besoin d’écrire que pour recréer cette parole perdue.

L’E. – Comment s’est constitué le groupe Arfuyen ? Quels sont ses buts ?

G. P. – J’ai créé les Éditions Arfuyen en 1975 avec quelques amis intéressés comme moi par les problèmes de l’écriture, de la traduction et de l’édition. Trois numéros de revue ont été publiés, présentant notamment des textes de Georges Perros, Roger Munier, Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, Henri Bosco ainsi qu’une vaste enquête sur les rapports entre « lieu » et « création ». Une soixantaine de volumes [Nota : 450 en septembre 2015] ont paru depuis lors, répartis entre Alsace, textes mystiques, textes français, Europe, Proche-Orient et Extrême-Orient. L’ensemble de ces volumes, à de rares exceptions près, sont bilingues et consacrés à des auteurs majeurs du patrimoine. En Extrême-Orient, nous avons publié ainsi, par exemple, des volumes consacrés à des maîtres du Haïku tels que Basho, Issa, Buson avec, en regard des textes français, la calligraphie des textes originaux.

Pour l’Alsace, nous sommes en train de publier,à raison de trois volumes par an, grâce au partenariat du CIAL et à la collaboration des Dernières Nouvelles d’Alsace et de la DRAC, la plupart des grands textes du patrimoine littéraire et artistique alsacien. Ce faisant, notre souci est de travailler dans une perspective résolument européenne et d’atteindre, grâce à nos circuits de distribution et de diffusion, un public aussi large que possible au niveau national et à l’étranger. À ce jour ont déjà été publiés Ernst Stadler, Jean Hans Arp, Jean Tauler, Nathan Katz, Yvan Goll, Le Retable d’Issenheim et, tout récemment, Sur l’humilité de Maître Eckhart.

L’E. – Pour vous, qu’est-ce que la poésie ? Comment souhaitez-vous la faire connaitre ?

G. P. – Écrire est pour moi un cheminement intérieur, une respiration. Un étonnement perpétuel. Mais il me semble que le problème n’est pas tellement d’écrire, mais bien plutôt de lire et, écrivant, de lire ce qui par nous s’écrit. Lire est bien plus exigeant, bien moins consolant. La difficulté me semble de créer un rapport différent entre le lecteur et le texte, plus intense, plus substantiel. Le choix d’Arfuyen de publier des textes forts, nourrissants et relativement brefs vient de cette idée.(...)

L’E. – D’après-vous, qu’est-ce qui fait le succès d’un livre ?

G. P. – Les meilleures ventes d’Arfuyen ont presque toutes fait suite à la publication d’articles de presse. En revanche, certains articles n’ont eu aucun effet, soit qu’ils venaient trop tard après la sortie de l’ouvrage en question, soit qu’ils ne correspondaient pas à l’attente du public. A contrario, certains livres ont eu des ventes excellentes sans support de presse parce qu’ils correspondaient – et j’en étais le premier étonné au goût des lecteurs à un moment donné. Le bouche à oreille devient de plus en plus important.

L’E. – Quels sont vos projets d’auteur et d’éditeur ?

G. P. – D’une obscure présence a été publié en 1985 aux Éditions Arfuyen. Les Éditions Lettres vives ont fait paraître l’an dernier Sur un chemin sans bord qui s’inscrit dans la même démarche. J’espère qu’un troisième recueil verra le jour l’an prochain. Arfuyen a de nombreux projets en chantier dans la série Alsace. Des ouvrages bilingues consacrés à des auteurs classiques japonais, à des textes mystiques chrétiens et islamiques et à des auteurs contemporains sont aussi en préparation.

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UN ÉDITEUR À L’ÉCOUTE DU TEMPS QUI VIENT
Entretien avec John Gelder
(paru dans Le Marché des Lettres, été 1989)

Gérard Pfister, directeur d’Arfuyen : « Il faut vivre au centre même des aberrations de notre monde pour bien sentir combien il y a cette nécessité de sortir de l’oubli. »

MdL – Comment après une journée de travail dans la finance, rentre-t-on de plain-pied dans la littérature ?

Gérard Pfister – Je ne fais pas de rupture entre une journée dans la « finance » et une autre qui serait une journée de poésie. La poésie fait irruption dans la journée, à un moment où on s’en croirait à mille lieues. Quelque chose s’impose, vient dans un moment de grande tension ou de fatigue. Quelque chose se casse dans le fonctionnement de la pensée, une émergence se produit. Je ne pourrais écrire autrement que dans ces circonstances. Elles sont ce qui donne sa légitimité à un certain type d’écriture. Celui que je pratique, celui aussi des textes que nous éditons. Cette écriture trouve sa légitimité au moment où tout le reste lâche. Elle est un moyen de se ressourcer quand le reste ne suffit plus, s’effrite.

MdL – L’écriture détachée de la vie active trop facile pour être « vraie » ?

G. P. – Oui, je crois préférable que l’écrivain prenne le risque d’affronter les réalités de la vie actuelle, même en ce qu’elles ont de plus déroutant, de plus perturbant. C’est de cette confrontation pénible, nécessaire que peuvent jaillir l’authenticité et l’intensité d’une écriture.

MdL – Il est beaucoup question, chez Arfuyen, de creusement de soi, de recherche de la spiritualité. Est-ce un parti-pris éditorial ?

G. P. – Certainement, et depuis le départ. Mais cette spiritualité-là n’a rien à voir avec une espèce d’ésotérisme ou de recherche d’au-delà, pas du tout. C’est un travail sur soi, un travail sur l’esprit, sans qu’il y ait de présupposé quelconque d’une spiritualité donné, chrétienne ou autre. L’écriture est en elle-même ascèse, mystère. C’est dans ce sens-là que nous parlons de spiritualité et que nous nous intéressons à d’autres types de démarches ascétiques ou mystiques. Elles ont une parenté naturelle avec la nôtre.

MdL – Quelle est la proportion d’auteurs nouveaux, français et étrangers, dans votre catalogue ?

G. P. – Les sentiers battus ne nous intéressent pas. Chacun des ouvrages publiés a été, je crois, une réelle découverte pour les lecteurs français. Nous avons fait découvrir des aspects complètement inconnus de très grands écrivains : les poèmes de Lagerkvist, de Luxun, de Pirandello ou de Katherine Mansfield par exemple. Mais surtout nous avons été les premiers à publier en France, dans nos différentes séries bilingues, des auteurs importants. Ainsi par exemple dans le domaine arabe, de grands mystiques comme l’étonnante Rabi’a ou Niffari, ou des contemporains comme Adonis, Nizar Kabbani ou Kamal Kheir-Beik.

MdL – L’étranger vous paraît plus fécond dans le domaine de la poésie que la France ?

G. P. – Je ne crois pas. Je crois seulement que ce sont des pays qui ont suivi des itinéraires différents et qui, pour cela, ont beaucoup à nous apporter. J’ai le sentiment qu’il y a une certaine anémie, une certaine tendance narcissique dans la poésie française. C’est une écriture qui manque d’aliment, qui manque de force, qui manque de générosité. C’est cette nourriture, cette ouverture que nous recherchons, soit dans l’expérience intérieure, soit dans cette expérience passionnante de l’autre qu’est le travail de traduction.

MdL – Pouvez-vous vous flatter d’avoir, en quinze ans, contribué à créer des œuvres ?

G. P. – Tel a, en tout cas, été notre objectif constant. Nous y avons contribué, tout d’abord, en permettant la rencontre avec des textes essentiels, rencontre qui pour plus d’un lecteur, je l’espère, a été vivifiante et fécondante. Nous essayons à présent d’y contribuer plus directement en développant une série de textes de création française. Nous avons dans le passé publié surtout des amis proches comme Roger Munier, Charles Juliet, Eugène Guillevic ou le photographe Raymond Depardon. Nous travaillons actuellement à un programme d’édition qui va progressivement voir le jour. Notre démarche a sa logique. Il fallait d’abord assurer de solides bases : acquérir un public relativement large, grâce à la diversité de nos séries bilingues, mais surtout mériter sa fidélité par la qualité et la cohérence de nos choix.

MdL – Comment vous financez-vous ?

G. P. – Nous avons publié cette année plus de quinze volumes. Nous avons une production moyenne assez faible : 75 livres en 15 ans. Cela veut dire que nous avons été extrêmement prudents. Quand nous n’avions plus d’argent, nous avons préféré arrêter provisoirement ou ralentir nos publications pour nous « refaire ». Nous avons toujours essayé de maintenir un équilibre entre des séries déficitaires et d’autres où nous savons qu’il existe un public potentiel. Nous nous sommes par ailleurs efforcés de développer des sources de financement originales, au niveau de notre région, l’Alsace, pour faire découvrir des grands textes de son patrimoine littéraire et culturel, de Maître Eckhart à Jean Arp. Pour ma part, j’ai toujours essayé d’être en mesure d’apporter une certaine trésorerie, en travaillant un peu plus, professionnellement, que je ne l’aurais voulu. Je dois dire, enfin, que vis-à-vis de nos auteurs et collaborateurs, la pratique du bénévolat [Nota : l’idée du bénévolat semble bien moins évidente aujourd’hui qu’en 1989…] est à la base de notre activité, en totale cohérence avec notre démarche et notre éthique d’éditeur.

MdL – Quinze ans d’expérience d’éditeur-écrivain : bilan ?

G. P. – Il est trop tôt pour faire un bilan. Revoyons-nous dans trente ans ! Je crois qu’il y a énormément de choses à faire et que nous savons maintenant très précisément ce que nous voulons faire et comment. Ce qui n’est peut-être pas le cas de tous les éditeurs. Nous ne voulons pas faire des livres pour faire des livres, mais pour témoigner de certaines orientations de vie et d’écriture.

MdL – Donc pas d’impatience ?

G. P. – Le pire des choses c’est de vouloir aller trop vite en besogne, de chercher le succès immédiat et d’être ainsi obligé de doubler la mise en permanence. C’est souvent pour. cela que de petites maisons d’édition sont obligées de s’arrêter prématurément. Les choses font leur chemin très lentement. Il faut que le temps soit d’emblée de la partie et il faut pour cela une grande persévérance.

MdL – Le XXI° siècle sera spiritualiste ou ne sera pas ?

G. P. – Matérialiste tout autant, je l’espère. On est, aujourd’hui, seulement dans l’inconscience et l’oubli. La matière pourrait être la source des expériences les plus intenses si seulement elle était reconnue pour telle. Non, je crois qu’on sera obligé – on s’en aperçoit par les problèmes qui se font jour du point de vue écologique, mais aussi social et politique – on sera obligé de se souvenir de notre condition d’humain sur une planète limitée, dans un temps limité, avec un corps limité. Et de sentir, de penser, d’agir en conséquence. L’écriture n’est rien d’autre, je crois, que d’appeler sans cesse à se souvenir de ce que nous sommes. J’espère, sans beaucoup y croire, que le XXI° siècle, dont nous parlent tant les politiques, sera celui du souvenir et de la lucidité.

MdL – Accompagné, sans doute, d’une prise de conscience douloureuse ?

G.P. – Oui, un tel sentiment de la vie ne va pas sans tensions, sans déchirements. C’est en quoi l’écriture demeure un enjeu essentiel au sein de notre époque. Elle n’est pas une chose morte. Il faut vivre au centre même des aberrations de notre monde pour bien sentir combien il y a cette nécessité de sortir de l’oubli et de l’inconscience. Les hommes, aujourd’hui, sont prisonniers de structures, de codes, de langages toujours plus complexes et plus fermés sur eux-mêmes. Tant qu’on n’arrivera pas à ce sursaut qui permette de les percevoir comme tels et donc à une manière de les dominer, comment imaginer de recouvrer un peu de réelle liberté ?

Notre condition humaine a ses limites étroites. Les connaître n’est pas très agréable. Mais c’est le seul moyen de vivre dans le réel. Il n’y a rien de plus vivifiant que cette « connaissance-là ». Notre langue maternelle est la première de nos prisons et celle dont nous sommes le plus inconscients. La traduction, conçue comme dialogue, comme remise en cause du fonctionnement de notre pensée, de notre sensibilité, est un moyen merveilleux d’en prendre conscience et de nous apercevoir que sans cesse les mots nous abusent. Elle est déjà, d’une certaine manière, une entreprise spirituelle, une entreprise de lucidité de l’esprit sur lui-même.

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LES ÉDITIONS ARFUYEN
Entretien avec Philippe Verdin
(paru sur le premier site des Éditions Arfuyen, printemps 2000)

Philippe Verdin – Comment se lance-t-on dans l’aventure de créer une maison d’édition de poésie ?

Gérard Pfister – Au départ, on trouve un groupe d’amis passionnés de littérature. L’époque était aux grandes idéologies et aux théories littéraires. Les textes que nous aimions, tournés vers l’expérience intérieure, étaient souvent introuvables. Les traductions de poésie étaient rares, de caractère souvent plus universitaire que littéraire, et presque jamais bilingues.

C’étaient les lendemains de mai 1968. Nous étions étudiants. Nous nous retrouvions dans une maison de berger, à Malaucène, juste en face du mont Ventoux. La petite montagne où se situait cette maisonnette, étrangement, portait un nom celte : Arfuyen...

Nous avons d’abord publié trois numéros de revue, où voisinaient textes inédits, textes retrouvés et traductions. Les contemporains étaient des écrivains comme Roger Munier, Georges Perros, Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jean Tortel ou Henri Bosco.

Rapidement toutefois, nous avons regretté de ne pouvoir donner à chaque auteur assez de pages et nous avons commencé à publier des sortes de « tirés-à-part » d’une vingtaine de pages. Une nouvelle maquette a été créée en 1981, ces plaquettes ont pris petit à petit de l’épaisseur et sont devenus ces Cahiers d’Arfuyen aux couleurs vives qui constituent aujourd’hui encore l’image des Éditions. Ce n’est qu’en 1992 qu’est apparue la collection « Ivoire et en 2001 qu’ont été lancés « Les Carnets spirituels » et la collection « Neige ».

Nous nous étions d’emblée promis de tenir dans la durée, qui seule permet de constituer un fonds. Nous y avons réussi en privilégiant toujours la qualité des textes publiés et en gardant une rigoureuse indépendance par rapport aux modes et aux coteries. Mais, il ne faut pas l’oublier, nous y sommes parvenus surtout parce que, dès le début, nous nous sommes fixés pour principe que notre travail serait entièrement bénévole. C’est notre forme de militantisme.

Ph. V. – Quelles sont les caractéristiques des livres que vous publiez ?

G. P. – Nous avons choisi de ne pas publier de textes de fiction ni de critique littéraire. Nous privilégions une écriture aiguë, vive, dense, quel qu’en soit le genre : poème, prose poétique, fragment, récit, lettre ou sermon... Cette acuité d’écriture est le plus souvent en lien étroit avec l’intensité d’une expérience vécue, qu’elle soit d’ordre spirituel ou seulement psychique.

Le propos essentiel de nos choix d’éditeur est ainsi d’explorer le domaine vaste et peu connu qui s’étend entre littérature et spiritualité, et d’essayer de comprendre comment, à des degrés divers, sous des formes variées, le travail des mots et l’expérience la plus profonde se conjuguent et se renforcent. Tel est le fil d’or qui parcourt nos collections, des hymnes païens d’un Proclus aux poèmes dadaïstes d’un Jean Arp, en passant par l’unique et sublime poème de Maître Eckhart (que nous avons été les premiers à publier en français) et les distiques d’Angelus Silesius...

Ph. V. – À regarder votre catalogue, on a l’impression qu’Arfuyen fait une large place aux femmes...

G. P. – Oui, elles sont nombreuses et je les aime tout particulièrement... Je pense d’abord à une amie, disparue en 1992, la grande poétesse italienne Margherita Guidacci. En 2000, au lendemain des derniers jours d’un siècle meurtrier et à la veille du terrible attentat du 11 septembre 2001, j’ai voulu lui rendre hommage en publiant L’Horloge de Bologne, le recueil qu’elle écrivit lors de l’attentat de la gare de Bologne, en 1980, le plus sanglant avant celui de New York.

Mais il y a aussi la brésilienne Maria Ângela Alvim, de qui Arfuyen a publié la première traduction en langue étrangère. Il y a l’inoubliable Cristina Campo, dont ne nous qu’un recueil posthume, Le Tigre Absence, traduit par Monique Baccelli pour Arfuyen dès 1996. Il y a l’étonnante poétesse persane Forough Farrokhzad, morte à 33 ans. Il y a Emily Dickinson, Katherine Mansfield, tant d’autres...

Au VIII° siècle, il y a cette extraordinaire ermite du désert, Rabi’a,et au XVII° siècle des mystiques lumineuses et trop peu connues comme Marie de l’Incarnation, Madame Acarie ou Jeanne Guyon. Il y a aujourd’hui surtout des écrivains aussi originaux que Silvia Baron Supervielle, Maximine ou Valérie Catherine Richez, et, du côté spirituel, cette étonnante dominicaine missionnaire des campagnes, Marie de la Trinité, morte en 1980 en laissant une œuvre immense, dont nous avons été les premiers à faire découvrir les écrits...

Ph. V. – Vous êtes alsacien d’origine et Arfuyen possède tout un domaine consacré à la littérature rhénane...

G. P. – J’ai cité le strasbourgeois Jean-Hans Arp, l’un des fondateurs du dadaïsme : sait-on qu’il était grand lecteur d’Angelus Silesius ? Sait-on que ce dernier fit ses études à Strasbourg, où eut lieu sa découverte de la mystique rhénane ? Sait-on que le fondateur du piétisme, qui exerça une si forte influence sur tout le romantisme allemand, Philippe Spener, était enfant de Ribeauvillé ?

L’Alsace fut, au centre de l’Europe, un creuset spirituel et culturel extraordinaire. Mais les Français « de l’intérieur » ne le savent pas, et les Alsaciens, marqués par les malheurs de l’Histoire, tendent à l’oublier... [...]

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LA MONTAGNE ARFUYEN
Entretien avec Marc Blanchet
(paru dans Le Matricule des Anges, octobre 2000)

D’une haute taille, avec quelque chose d’adolescent qui subsiste toujours dans ses plus fermes affirmations, Gérard Pfister est originaire d’Alsace (d’où la collection Alsace à son catalogue). Issu d’une famille en partie juive exerçant comme diamantaires hollandais, ses goûts et son parcours renvoient immanquablement à son catalogue qu’on peut résumer en deux mots dont l’association est pour beaucoup risible à notre époque : spiritualité et poésie. Angelus Silesius, Maître Eckhart, Katherine Mansfield, Emily Dickinson, Jean Arp, les hymnes païens de Proclus, Charles Juliet, Zeno Bianu ou les Upanishads : les auteurs et les textes de cet éditeur brassent toutes les époques et ne sont pas loin de former un kaléidoscope qui viserait à une certaine révélation. Papier glacé, photographies (souvent des auteurs) en couverture, les livres d’Arfuyen sont aussi vite repérables par leurs couleurs vives. La plupart des titres sont des plaquettes, rappelant avant même qu’on ne les ouvre que la lecture est une affaire d’intimité. C’est à Paris que nous reçoit Gérard Pfister, mais la rencontre aurait pu se faire en Alsace ou dans le lieu d’origine qui a donné son nom à cette maison d’édition... en Provence.

MdA – Comment est née votre maison d’édition ?

Gérard Pfister – (...) En 1975, j’avais une maison de berger, vers Malaucène, là où Char a écrit ses Feuillets d’Hypnos, non loin du Mont Ventoux dont Pétrarque fit l’ascension. J’invitais des amis, on campait plus ou moins là-dedans. (...) Beaucoup d’écrivains vivaient par là-bas : Char, Seghers, Jaccottet, Bosco, Tortel, Paul de Roux... Nous sommes allés vers ces auteurs, comme lorsqu’on enquête, pour recueillir leurs témoignages. Les premiers numéros d’Arfuyen sont nés ainsi, avec l’aide du peintre Vasarely qui nous avait donné quelques œuvres pour que nous puissions les revendre et financer en partie l’opération. Nous nous sommes auto-diffusés en allant dans les bonnes librairies. Nous vivions ça en apprentis, comme un parcours initiatique. Nous savions déjà que la revue est un genre ingrat pour les libraires, surtout la nôtre, à cause du format, et aussi de son contenu : on ne laisse jamais assez de place pour un auteur. Leur donner quinze pages dans un numéro ne pouvait pas être cohérent. Nous avons fait cela un certain temps puis réalisé des dépliants à cinq francs – autant dire que les libraires ne gagnaient pas d’argent dessus ! Alors nous nous sommes lancés dans l’édition de livres... Plus exactement, entre temps, les tirés à part de la revue sont devenus « Les Cahiers d’Arfuyen », ceux aux couleurs vives qui constituent encore l’image des Éditions. La publication de livres a commencé en 1981. La collection Ivoire est apparue en 1992, puis la collection Ombre l’année d’après.

MdA – D’emblée, les livres d’Arfuyen ont une maquette, un papier, une couverture précis, différents de ceux de la plupart des éditeurs français de poésie...

G.P. – J’ai un peu pour modèle certains éditeurs italiens, qui n’ont pas l’esthétique des éditeurs français. Non que je ne l’apprécie pas, mais je préfère ces couleurs franches, ces couvertures pelliculées. [...]

MdA – Vos premières publications, outre la maquette, révèlent d’emblée des goûts littéraires précis...

G. P. – Les premières publications se sont faites notamment avec deux auteurs qu’il me semble intéressant de mettre côte à côte : l’écrivain français Roger Munier et la poétesse italienne Margherita Guidacci, deux versants complémentaires en quelque sorte. Margherita Guidacci, c’est le versant d’une poésie fluide, proche du mystère intuitif, une sorte de medium, qui écrit toujours dans cette transparence, et a su se séparer de la poésie hermétique italienne. Munier est philosophe de formation, c’est un esprit analytique et précis, qui a le goût de la clarté, des concepts, formé par les jésuites, un des premiers traducteurs d’Heidegger, et de Silesius. C’est lui qui m’a introduit à la mystique rhénane.

MdA – C’est ce qui caractérise votre catalogue : poésie et spiritualité. Avec, sans trop jouer sur les mots, de la poésie spirituelle, et une spiritualité poétique...

G. P. – Aujourd’hui, le catalogue d’Arfuyen se situe entre ces deux domaines, et l’on peut définir les rapports forts qui existent entre ces deux domaines sans confusion. La grande poésie, celle de Dante ou de Virgile, est une poésie spirituelle. Et la grande spiritualité se dit souvent en poèmes, Maître Eckhart par exemple. Depuis vingt-cinq ans que j’édite, je suis étonné qu’on ne soit pas plus sensible à ça. Spiritualité n’est pas religion.

MdA – Cette vision de l’écriture prête souvent le flanc à la critique...

G.P. – (...) La poésie formaliste a remplacé les académies. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience personnelle. Elle est indiscutablement poétique, par le travail des mots, et spirituelle par le travail de la conscience. [...]

MdA – Votre catalogue se fait rencontrer textes d’hier et d’aujourd’hui...

G. P. – C’est l’autre aspect pour moi de la maison d’édition. C’est une tension entre tradition et création. Publier des auteurs de la tradition n’a d’intérêt qu’en publiant en même temps de la création contemporaine. Souvent, on sépare. Et puis il y aussi la tension entre création française et traduction. On ne peut pas avoir un rapport intime avec notre langue sans la confrontation avec d’autres langues. Avec des traductions, on peut trouver un rapport plus juste. Et la publication de textes en bilingue a été dès le début une de nos vocations.

MdA – Dans l’histoire d’Arfuyen, il y a eu, de nombreuses années après vos cahiers, l’aventure d’une revue, L’Autre...

G. P. – Elle est née d’une amitié entre les éditions Granit, Lettres vives et Arfuyen. Elle est apparue à un moment d’efflorescence des revues, qui a dû venir d’une soudaine liberté de création liée à la disparition de la chape de plomb qui régnait les années précédentes. Nous avons essayé de profiter de ce mouvement. L’Autre est née du désir de se relier à une certaine tradition judéo-chrétienne. Mais c’est aussi l’Autre métaphysique. Pour lutter contre l’Homo economicus. L’homme n’est pas réductible, il y a toujours une autre dimension. Notre chance était que la revue était financée par une galerie. Si nous nous sommes arrêtés, c’est à cause de la mort du responsable des éditions Granit, François Xavier Jaujard. Par fidélité à sa mémoire. [...]

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GÉRARD PFISTER, L’ÉDITEUR SUR LA MONTAGNE
Entretien avec Christine Muller
(paru dans Élan, décembre 2004)

C. M. – Curieux chemin de vie que celui de Gérard Pfister : sa famille est d’origine colmarienne, lui est né à Paris. Poète dans l’âme, il poursuit des études de droit puis de lettres pour oeuvrer depuis quinze ans dans le secteur financier. Un paradoxe pour un poète ?

G. P. – Poésie et études de poésie me paraîtrait bien plus paradoxal... Comme si les poètes constituaient une sorte de clergé qui devrait vivre en marge de la société. Il leur faudrait exister comme de purs esprits ou, à défaut travailler dans la petite sphère des lettres, tout autre contact avec le monde profane étant indigne et dégradant. Mais Follain était magistrat et Guillevic inspecteur de l’économie nationale. Mon vieil ami Roger Munier a longtemps travaillé dans les organisations professionnelles de la métallurgie et le cher Nathan Katz était représentant de commerce chez Ancel...

Il n’est pas de sot métier pour un poète, et la poésie serait une étrange activité s’il fallait toujours qu’elle s’exerce à l’abri des regards, loin du monde et du bruit. Toute activité professionnelle est bonne à exercer si, vous nourrissant ainsi que votre famille, elle ne porte pas atteinte à votre liberté de conscience. Le problème étant qu’aujourd’hui la pression exercée sur les salariés tend, de fait, à les aliéner si efficacement que le mot même d’aliénation, si courant naguère, n’est plus prononcé.

C. M. – Créée en 1975 avec une poignée d’amis, la maison d’édition Arfuyen est à son image : résolument autre. Le nom de son entreprise littéraire a été empruntée à une montagne face au Mont Ventoux où il possédait alors une ancienne bergerie. Qui publie-t-il ? `

G. P. – Depuis près de trente ans qu’existe Arfuyen, je n’ai publié que des « amis ». Et mon plus regret est de n’être pas l’éditeur de Chouang Tseu, Marc Aurèle, Montaigne, Nerval ou Apollinaire... Avec notamment Maître Eckhart ou Yunus Emre, j’ai eu aussi la joie de les traduire, c’est-à-dire de rester des journées entières à les écouter et essayer de les faire parler notre langue. On dit que l’amour d’une femme est le meilleur moyen d’apprendre une langue. Il y en a un autre, tout aussi puissant : c’est l’amitié pour un auteur J’apprends le moyen haut-allemand avec Maître Eckhart ainsi que l’ancien turc avec le cher Yunus.

Quant aux écrivains contemporains, je n’imagine pas d’en publier aucun avec qui je n’aie un tel lien d’amitié. Mais vous avez compris que lorsque je parle ici d’amitié, il s’agit d’un compagnonnage sur un même chemin, de l’entente d’une même voix, et de quelque chose qui est tout ce qu’un écrivain essaie de trouver dans l’acte d’écrire : une écoute, un partage. J’ai été frappé par cette phrase de Marie de la Trinité à Mère Saint Jean : « J’aime seulement que les deux ailes se provoquent l’une l’autre pour se perdre par leur plus légère pointe dans la Nuée. Je ne désire absolument rien d’autre entre vous et moi, cela me pèserait et vous pèserait. » Traduit dans le doux langage de deux religieuses, il y un peu de cela dans l’étrange amitié qui existe entre l’éditeur et l’écrivain. Une étroite connivence, alliée à une respectueuse réserve. Mais je crois comprendre qu’aujourd’hui ce rapport tiendrait bien plutôt d’une relation d’affaires...

C. M. – Neuf de ses recueils de poésie voient le jour chez Arfuyen, suivis de quatre ouvrages en prose, dont deux ont été publiés chez Opale (Bordeaux) et aux Éditions Lettres vives. Blasons du corps limpide de l’instant, paru en 1999 dans sa propre maison d’édition, reste son texte préféré.

G. P. – Je n’ose dire que je le préfère. Mais peut-être est-ce celui qu’il faudrait lire en premier. Et il me semble que cette plongée dans la vie intime de l’instant, qui est jusqu’à notre dernier jour tout ce que nous aurons eu, est la plus simple et la plus nécessaire tentative de tout homme. Depuis mon tout premier texte, Faux, publié en revue en 1975, je ne me suis essayé à rien d’autre. Trouver les mots qui nous aident à sortir de la fausseté, qui nous permettent de découvrir cette vie qui depuis le premier jour est déjà là en nous, miraculeuse et ordinaire.

Chaque poète n’a qu’une seule note à donner. C’est déjà chose merveilleuse de la trouver et de la faire entendre dans sa justesse. Il ne sert à rien de forcer la voix. Les plus grands sont ceux qui font entendre cette unique note, limpide, déchirante de justesse : toute l’œuvre n’est écrite que pour faire entendre cette note-là. Tout le travail de la forme, toujours à reprendre, à réinventer, n’a pas d’autre objet : redécouvrir, dans un autre espace, dans une autre architecture, cette même note, toujours nouvelle, toujours naissante. C’est pourquoi je n’ai cessé, d’un livre à l’autre, d’aborder des modes d’écriture différents : le texte narratif (Aventures), minimal (Y), protestataire (Les chiens battus), métaphysique (depuis D’une obscure présence jusqu’à L’oubli), la suite en prose (Le tout proche), le fragment (Fragments de l’Hyrôme, Lumière secrète), le dialogue (Naissance de l’invisible).

Par rapport à tous mes autres textes, les Blasons de l’instant représentent une tentative limite, par la forme comme par le propos, alliant en un même blason amoureux du corps divin la prose (qui en est la devise) et le poème (qui en est l’écusson). Une structure essentiellement baroque qui, sur ce corps unique, offre quatre-vingt-dix neuf regards, comme autant de vitraux ou de portes disposés autour d’un chceur (neuf séries de onze). Le centième, celui qui donnerait la véritable révélation, face à face, ne pouvant être qu’absent, comme le centième nom d’Allah est à jamais inconnu. Sauf du chameau, à ce que dit la légende, ce qui le rend si dédaigneux...

C. M. – Il faut avoir entendu Gérard Pfister évoquer sa passion d’écrivain et d’éditeur pour se faire une idée de sa personnalité. Le 19 juin dernier, l’Académie des Marches de l’Est lui rendait hommage en lui décernant le Prix Littéraire pour l’ensemble de son œuvre. Jean-Claude Walter, membre de l’Académie et grand amoureux de limpidité stylistique, a fait son éloge. Arfuyen, petite maison d’édition née sur la montagne, a pris de l’ampleur et possède désormais une antenne parisienne. Des « stars » du bout rimé paraissent au fil des ans François Cheng, Jean Mambrino, Eugène Guillevic, Claude Vigée, Charles Juliet ou le regretté Nathan Katz. Quelle impression garde-t-on d’eux ?

G. P. – J’ai appris auprès d’eux la ferveur. Cet enthousiasme presque enfantin, cette espérance démesurée qui les anime chaque fois que les reprend le besoin de noter des mots. Comme s’ils tenaient enfin « le » mot, comme s’ils allaient pouvoir être libérés enfin de leur secret. Je pense à ma chère Margherita Guidacci, habitée vraiment par le poème. À Guillevic, si extraordinairement présent aux choses, aux autres, à lui-même. À Alfred Kern, fasciné par les jeux de la lumière sur le Hohneck, essayant jusqu’au bout d’en saisir la beauté.

Et d’eux j’admire le scrupuleux souci de justesse. Quand tout semble s’effriter, ce recours presque religieux à la parole, comme si la justesse des mots pouvait nous sauver du chaos, et qu’il tenait à l’emploi approprié de tel terme de préserver dans l’arche du poème telle infinie existence que l’inattention générale aurait laissé sombrer dans l’indifférencié. Je respecte aussi leur force d’âme de poursuivre d’un bout à l’autre d’une vie, au delà de tout appât financier ou médiatique, ce chemin d’errance et de solitude qu’est l’écriture, simplement parce qu’ils se sentent appelés dans cette direction, sans aucune assurance d’arriver quelque part. Écrire est, en réalité, une maladie. Comme vivre, Il faut seulement espérer que « l’hygiénisme » ambiant n’en viendra pas à bout.

C. M. – En 2001, nouveau rebondissement éditorial. Non content de publier les plus beaux poètes français et étrangers, Gérard Pfister crée la collection « Les Carnets spirituels », dans le but de redonner à ses lecteur le goût des grands textes religieux du patrimoine littéraire français. Quatre grands mystiques rejoignent un catalogue fourni où Marie de la Trinité, en excellente compagnie, côtoie Maître Eckhart, Thérèse de Lisieux et Marie de l’Incarnation. C’est à se demander si le courant New Age n’aurait pas pillé la littérature mystique ?

G. P. – Le « New Age » a eu cela de bon qu’il a porté témoignage qu’il pouvait y avoir encore, à la fin du vingtième siècle une réelle attente spirituelle. Certains ont pu s’étonner que ce phénomène prenne une telle ampleur alors qu’il pouvait sembler d’abord si superficiel. Mais n’est-ce pas, tout simplement, que la fin des utopies politiques, d’une part, et l’incapacité des Églises, d’autre part, à répondre à l’angoisse qui en est résulté ont laissé un vide béant, que rien d’autre ne pouvait combler ? Il y a pour demain en réserve dans les traditions spirituelles comme orientales d’immenses richesses enfouies et aujourd’hui presque oubliées, et ce courant diffus auquel on donne par commodité le nom de « New Age » a eu le mérite de rendre enfin sensible l’évidence de ce vide sidéral au cœur de nos sociétés : l’union sacrée des apôtres du marketing et des chantres de l’ordre moral pour reléguer dans les bas-fonds de l’obscurantisme les plus nobles découvertes de l’homme sur l’univers et sur lui-même, de Platon à Denys l’Aréopagite, d’Origène à Eckhart et Marie de la Trinité.

L’essentiel est le désir, réapparu en même temps que la profonde inculture de notre époque pour tout ce qui concerne l’aventure intérieure. Il en est résulté une consommation désordonnée de textes ésotériques, de recettes de bien-être, de vaticinations exotiques, tout un bazar oriental pour des Bouvard et Pécuchet saisis par la mystique. Mais ce n’étaient là que les premiers tâtonnements. Il me semble que déjà un approfondissement est en train de se faire et que les bases sont jetées pour avancer peu à peu à la redécouverte de nous-mêmes.

C. M. – Bourreau de travail d’une curiosité insatiable, Gérard Pfister s’est aussi passionné pour la traduction de l’allemand de huit textes émanés de mystiques rhénans, sept œuvres inédites italiennes, dont les fameux poèmes de Pirandello, deux de l’anglais (notamment Emily Dickinson), quatre du turc – son préféré restant Yunus Emre (Les Chants du pauvre Yunus, février 2004). Quel enseignement délivre la mystique rhénane ?

G. P. – Les Rhénans sont à la croisée de la spiritualité de l’église d’Orient et des remises en cause de la Réforme, à la jonction du Moyen Âge et du monde moderne. Le plus pur de la grande tradition s’y trouve recueilli, mais d’une manière vivante et simple, qui nous parle encore. Eckhart et Tauler n’ont pas de mots assez durs sur les Pfaffen, ces clercs savants et péremptoires qui discourent toujours et jamais ne répondent à nos questions. Il ne manque pas aujourd’hui encore de ces experts et bavards de tout poil... Ceux-là, dit Eckhart, sont des Lesemeister, des maîtres à penser, mais ce sont des Lebemeister, des maîtres à vivre, qu’il nous faut ! Avec simplicité et fermeté ils nous ramènent à l’essentiel : « Ce qui est mû de l’extérieur, dit Maître Eckhart, ne vit pas. Seul est vivant ce qui est mû du dedans. » Combien de choses extérieures qui sans cesse nous dirigent... Et Eckhart dit encore cette chose très simple : « Le fond de Dieu et le fond de l’âme sont un. » Il y a un quelque chose par quoi nous sommes en Dieu, par quoi à chaque instant Dieu naît en nous.

Croyez-vous que sur de hautes matières telle De la naissance de Dieu dans l’âme, Maître Eckhart va s’expliquer en latin scolastique, pour être bien sûr de ne se faire comprendre que des seuls spécialistes ? Non, il écrit et parle le plus simplement possible, comme il convient lorsqu’on aborde les sujets les plus élevés : « Le plus noble est ce qu’il y a de plus commun », aime-t-il à dire. Le plus grand philosophe et théologien de son époque s’adresse aux moniales et aux béguines de Strasbourg dans leur langue et sa parole, reprise à travers une multitude de copies et d’apocryphes, nourrit une foule de laïcs, écrasés par les épidémies, les bandes armées et le chaos politique, mais plus que jamais assoiffés de l’essentiel. On les appelle les Amis de Dieu. Les Rhénans nous appellent à être nous aussi, aujourd’hui, amis de Dieu. [...]

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HOMMAGE AU DIEU INCONNU
Entretien avec Dostena Lavergne
(paru dans Saisons d’Alsace, avril 2010)

Installées depuis trente ans dans les Vosges et à paris, les Éditions Arfuyen offrent une bibliothèque spirituelle à la portée de tous ceux et celles qui ont faim et soif de l’expérience de l’Être.

Des mystiques rhénans aux penseurs du XX° siècle, tels que la juive Etty Hillesum, d’Amsterdam, ou la religieuse catholique Marie de la Trinité, le catalogue d’Arfuyen a accumulé un trésor de textes spirituels et poétiques inédits. À l’époque de leur création, en 1975, et dans les années suivantes, l’heure était à la littérature engagée puis à la poésie formaliste. « Aujourd’hui l’époque est rattrapée à l’inverse par un engouement spiritualiste assez redoutable », remarque le fondateur Gérard Pfister, dont le bureau, dit-il, croule sous des manuscrits de poésie religieuse ou des essais new-age.

En effet, depuis 2000, la collection « Les Carnets spirituels » consacre un champ spécifique aux ouvrages à portée spirituelle et religieuse. Derrière la liste impressionnante de livres et de rubriques qui couvrent presque toutes les grandes religions du monde (du judaïsme au taoïsme, en passant par les croyances en Amérique précolombienne), transparaissent les ramifications complexes d’une solide quête de sens et de beauté que Gérard Pfister mène depuis des années au gré de lectures, d’amitiés et de voyages.

L’éditeur alsacien est parvenu ainsi à créer une sorte de communauté d’esprit – non pas celle des amis du Dieu d’une religion, mais celle d’auteurs dont l’œuvre naît d’une profonde expérience intérieure.

On s’aperçoit qu’au centre de la carte spirituelle que représentent les éditions, rayonne l’œuvre des mystiques rhénans et plus particulièrement celle de Maître Eckhart, pour qui la recherche du « nom innommable » de Dieu passe nécessairement par l’expérience intime de l’Être. Gérard Pfister a d’ailleurs traduit et préfacé cinq des douze œuvres du théologien de la naissance de Dieu dans l’âme qui figurent dans le catalogue d’Arfuyen.

Dans la collection spirituelle, comme littéraire, un grand nombre d’auteurs trouvent ici leur place par le lien que leurs œuvres entretiennent avec la spiritualité du grand dominicain dont l’expression trop audacieuse fut jugée par l’Inquisition. Pour défier la rigidité de la pensée institutionnelle, Eckhart avait puisé loin dans les sources des premiers Pères de l’Église grecs, dont Clément d’Alexandrie et le Pseudo Denys l’Aréopagite. On retrouve ensuite cette même généalogie intellectuelle chez Tauler, Ruysbroeck, Silesius, ou plus tard Jean de la Croix et Thérèse d’Avila. Sa pensée continue à irriguer jusqu’aux œuvres d’écrivains du XX° siècle, comme les Alsaciens Jean Arp, Ernst Stadler ou Alfred Kern (tous publiés aux éditions Arfuyen).
« Le dadaïsme d’Arp a été nourri par la liberté et la rébellion spirituelle des mystiques rhénans », rappelle Gérard Pfister. [...]