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Pour un psaume

 Dans la collection « Carnets spirituels », cette fois, et non plus dans les « Cahiers d’Arfuyen » consacrés à la poésie, un nouveau volume de Roger Munier, Pour un psaume. Nous y découvrons en effet un recueil d’aphorismes très brefs, le plus souvent assertoriques même s’ils contiennent une question ou affirment un paradoxe, exceptionnellement métaphoriques ou oxymoriques. Leur sujet quasiment unique est Dieu, le rapport de l’homme à Dieu (une fois admise la « mort » du Dieu des désirs et des images), la louange ébauchée – le « psaume » – d’un Dieu autre, « Dieu divin ».
 Prenons le risque d’organiser cette nébuleuse pour voir ce qui nous est dit.
 1. Dieu est indicible, inconnaissable, hors d’atteinte, retiré du monde ; il n’a pas l’« être » et c’est ainsi qu’il est Dieu, il n’« existe » pas, au regard de l’« être » il n’est « rien », mais est « Dieu-rien », « Épiphanie du vide » ; il ne peut aimer, parler, se donner, s’approcher, il n’est pour rien dans nos détresses ; la « touche divine », le sentiment de présence, le bonheur ne sont pas de lui, seule peut-être l’est l’aridité (on se demande : doit-on tirer l’échelle de Jacob ?).
 2. Pourtant le monde, le monde abandonné, est pour nous le lieu d’un appel, et tout y est voix de l’Autre. Nous cherchons, car tout est tendu vers..., attirés par l’impossible. Le monde lui-même n’est monde qu’en cherchant l’absence de Dieu d’où il sourd, sans que Dieu le fonde.
 3. Et nous-mêmes ? Une partie de nous-mêmes n’est pas habitée par le monde, n’est pas nous-mêmes, n’est pas du monde ; nous sommes à jamais partis de Dieu, mais nous sommes le lieu d’un passage ; il y a un sommet, un inconnu de l’homme qui est de Dieu, qui est peut-être Dieu, se levant du fini, Dieu que nous cherchons et qui nous cherche ; s’il nous touchait, il nous absorberait, mais il peut creuser notre vide.
 4. (On pense : c’est ténu, comme rapport !) Peut-on avancer ? Oui, par une série de paradoxes, qui représentent le centre de gravité de la collection, a) Apophatiques. C’est justement le manque qui fait signe, car il n’est pas rien quant au manque. Les choses ne disent pas Dieu, mais peut-être est-il leur silence. Dieu n’a d’« être » que pour autant qu’on le cherche. Ne disant rien, il se dit comme Rien. L’absence ressentie de Dieu est Dieu même ; si j’avoue qu’il n’est rien pour moi, peut-être le sais-je comme Dieu ; il y a des traces de son absence, comme de quelqu’un qui serait passé, b) Religieux. L’inconnu est presque adorable comme inconnu, et si l’on reconnaît qu’il y a de l’inconnaissable, il n’y a qu’un pas vers l’adoration, car on ne peut l’aimer, ne le connaissant pas, mais on peut l’adorer.
 5. Si l’on ne peut rien savoir pour après la mort, il est abusif d’en conclure au rien, car le « néant » d’après ne peut être celui d’avant : « Avoir été importe ». En quoi ? En ceci qu’une union, une vision seraient possibles ?
 6. Trois passages curieux, semblant se référer à l’Incarnation, sont difficiles à accorder avec ce qui précède – qui sonne pour nous comme un apophatisme extrême uni à un dualisme modéré : un soi qui n’est pas du monde, mais y demeure vraiment, vise une réalité aussi intensément prégnante qu’inconnaissable, et peut lui rendre l’hommage de sa nescience même. Les voici : « II n’entre dans le visible que sous forme d’homme » (p. 40) ; « L’homme peut se prendre pour Dieu, depuis que Dieu s’est pris dans l’homme » (p. 60) ; « Traversant le temps, Dieu ne fait un avec Lui-même que dans son extrême abandon de Lui-même : "Eli... Eli". Dieu n’est jamais rejoint que de cette manière, du creux ténébreux du temps » (p. 77). Mais cela change tout ! Cela ferait paraître tout le reste comme la condition de l’homme sans la venue de Dieu ...