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Pour un psaume

 Roger Munier poursuit son approche de la pensée humaine avec de nouveaux fragments qui peuvent être entendus « comme la forme en creux d’un verset d’une autre louange ».

Le tranchant de la pensée en état d’accueil s’est organisé autour de quatre titres aussi concis que les notations qui les développent. De l’Attente au Proche en passant par l’Obscurément et l’Absent, un Dieu se décline dans toute sa recherche, son affirmation et son incertitude. Un Dieu divin absent est « une absence amère » pour qui cherche dans les méandres de la pensée, d’autant qu’« on n’est jamais tout à fait sûr » mais « cela fait [aussi] partie de la vérité » pour devenir le moteur de toute existence.

Chacune des sections qui compose l’ouvrage respire la lenteur et l’intériorité, s’ouvre et recueille noir sur blanc, impose une langue toujours s’éveillant à elle-même. Une pensée avance pas à pas, ne semble pas pressée, ne s’inquiète pas de se faire répétitive tout en s’exprimant dans l’instantané. La pensée est ce qui se trouve directement liée à l’Être. Les mots sont souvent des plus simples tout en révélant la complexité de la représentation. « Dieu », la « Nature », « Rien », « la Mort », premiers mots du recueil, résonnent dans une Absence qui se confondrait volontiers avec de la Présence. Écouter, regarder et voir ce qui ne se laisse pas capter : ces modes d’appréhension semblent être la tâche à laquelle se destine tout poète/penseur solidement ancré dans la réalité du monde et de l’Être, oubliant sa propre matérialité charnelle. Si l’écriture plonge dans les fonds souterrains de l’Être et nous allège, elle inscrit tout aussi bien en profondeur ce qui nous glisse entre les doigts.

Il n’est pas aisé d’associer une parole philosophique à une langue poétique sans que l’une des deux vienne étouffer l’autre. La parole philosophique rend trop souvent abstraite la parole poétique, en la faisant se perdre dans une incompréhension. Rien de tel chez Roger Munier. Sa pensée sur le grand Absent que l’on croit parfois reconnaître ou sentir dans notre quotidien devient poétique. Elle peut toucher quiconque, y compris l’incroyant qui, par éclairs, peut très bien se mettre à vivre Dieu en lui-même. N’est-ce pas ce qui se produit en observant une partie du monde telle que la nature par exemple. « Quand les hauts nuages lents s’avancent, avec eux avance l’inexorable calme et lent ».  

 La Présence faite de lumière et de bonté, comme un morceau de ciel sur terre, devient soudain visible. Parfois même, les mots arrivent à manquer pour dire ce soudain mouvement dans l’âme. Les points de suspension sont alors une manière d’être au-delà de notre corps, une pensée pensante, dans une continuité ou une incertitude. « Tout est tendu vers… vers quoi, nul ne le sait, mais vers… », écrit alors Roger Munier.

De très puissantes présences circulent dans ces brèves phrases et nous renvoient aussi bien à du concret qu’à de l’abstrait. L’arbre, qui se superpose volontiers à l’Homme, en est une parmi d’autres, et occupe nombre de fragments. « L’arbre coupé dégage mal l’espace. Ne laisse qu’une place d’arbre coupé », inscrit Roger Munier du côté de l’image concrète. Et quand il se préoccupe d’une image de l’abstraction, il écrit : « le beau n’apaise pas. Il est déchirant. Comme le vrai ». 

Ce qui peut toucher le lecteur et le ravir en des temps où le « Moi » devient parfois hyperbolique, c’est le fait que l’auteur s’efface devant la pensée. Celle-ci est sans doute trop impersonnelle et se dirige vers quelque chose de trop universel pour se permettre de s’exprimer à la première personne. D’ailleurs, si cela était le cas, aucun des fragments ne sonnerait juste. Et si soudain, le « je » se fraie un passage de manière éruptive, ce sera sous la forme du tutoiement que l’auteur fera taire au plus vite dans cette conscience très aiguë de ce que tout être humain est dans sa vérité. « Ne parle pas de toi. Tu n’es que le lieu d’un passage. Traversé, venteux, ouvert. » L’universel peut alors reprendre place à travers le temps ou la neige auxquels l’homme tente de donner sens. « Cela se donne – et se refuse dès qu’on prend. » L’insaisissable travaille l’être humain qui s’est mis à réfléchir son existence sur terre.

Il est des moments où le livre de Roger Munier ressemble à une parole très lointaine que peu d’êtres humains aujourd’hui acceptent d’entendre, trop occupés à des tâches de survie ou au contraire de spéculation. Pourtant, « tous les êtres ressentent la même chose, mais murée en eux. » Notre auteur cherche très certainement à délivrer l’homme de lui-même, l’oblige à se pencher aussi bien qu’à s’ouvrir. Des étincelles émergent d’une pensée dont la tonalité semble parfois si catégorique que l’on pourrait les croire tout à fait hermétiques. Or, ce n’est pas le cas, puisqu’elles sont avant tout offrandes à penser ou incitations à se remettre à penser dans un mouvement paisible. Elles sont des révélations que quiconque ne pourrait contredire : « Quand le réel s’exalte, il y a la beauté. La beauté est une violence du réel. Proche du terrible. » 
 
Cet ouvrage est plus audible que n’importe quel prêche qui pourrait en rebuter plus d’un. Si Roger Munier cherche Dieu, il le cherche avant tout dans son absence comme un père inconnu. Sa présence est peut-être partout et nulle part. « On éprouve Dieu que dans le retrait du monde, sinon comme ce retrait. Quand simplement il se retire, le monde est divin. » Mais c’est aussi bien avec une parole toute mesurée sur la croyance en un Dieu Absent, et dans un parfait balancement rythmé des syntagmes, que se clôt le livre : « Il ne faut désirer, après la mort, que le Néant. Dieu – ou non – s’y révèlera. Dans le non, Dieu s’y donnera. » Et finalement, « Dieu n’est ni proche ni lointain, ni caché ni visible, ni présent ni absent. Il réside dans l’impensable intervalle. » C’est justement tout cet impensable qui conduit l’écriture et la réflexion de Roger Munier.