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Pour un psaume

À plus de 85 ans, Roger Munier poursuit son œuvre avec cette admirable énergie qu’il a toujours fait servir à ses entreprises de critique, de traduction et de création, de manière unique, inédite, à la croisée de la philosophie, de la mystique et de la poésie. Son avant-propos, ici, part d’un constat bien connu : on a annoncé la mort de Dieu. Mais de quel Dieu s’agit-il ? Il répond : « un Dieu fait de nos désirs et de nos seuls élans, (...) un Dieu qu’on pourrait qualifier de “Dieu des hommes” ». Pour un psaume va faire entendre les louanges du Dieu vraiment « divin », de celui qu’on ne peut jamais dire, qui n’est pas « la voix des choses » « mais peut-être leur silence ».

Dans la première partie de ce livre, que l’éditeur a voulu faire figurer dans sa collection « les carnets spirituels », on se trouve dans l’attente, mais elle est toute traversée d’interrogations et de chocs que la concision fulgurante des phrases ne fait qu’accentuer. « Ce n’est pas cela, ce n’est jamais cela, même quand nous croyons que c’est cela. » 

Le choc le plus bouleversant est sans doute celui de la beauté : « Quand le réel s’exalte, il y a beauté. La beauté est une violence du réel. Proche du terrible. » Dans cet espace spirituel ainsi retourné par le soc de ces premières phrases, Roger Munier peut dire alors « l’inépuisable approche » de Dieu, précisément inépuisable parce que Celui qu’elle vise est « incompréhensible, insondable ». Comment une parole humaine pourrait-elle se frayer un accès jusqu’à Lui ? Il n’y a que l’adoration qui convienne et ce vide qu’on peut creuser en soi pour Lui laisser toute la place. « Être vide pour que Dieu entre. Il entre, mais, dans le temps, sans combler, comme Absence. Plus Vide, comme Absence, que le vide où il entre et le creusant, jusqu’au vertige. » 

« L’Absent » est le titre de la troisième partie, mais la quatrième et dernière partie s’intitule « Le Proche », c’est dire si les deux qualifications, pour Munier, se complètent et s’épanouissent l’une en l’autre. Son expression « Épiphanie du Vide » concentre, dans une espèce d’oxymore, ce mystère des contradictions essentielles. Dieu nous apparaît si on s’approche de lui « en aveugle ». Il n’est « ni proche ni lointain, ni caché ni visible, ni présent ni absent. Il réside dans l’impensable intervalle ». C’est cet impensable que tente de cerner Roger Munier inlassablement, cherchant sans cesse « le Sans-forme » qui se cache « sous la forme » de ses intuitions saisissantes et de sa langue magnifiquement précise et poétique à la fois.

Le merle, oiseau quasi emblématique de son oeuvre, « fait songer au Paradis perdu », « mais quand il chante, il est le Paradis perdu ». De même, il s’élève des livres comme celui-ci un chant très particulier, toujours à la limite de l’effacement et pourtant d’une sûreté jusque dans le néant qu’il désire. Certes, le chant de Munier, ce chant de Paradis, est tragiquement blessé par la perte, mais « le Paradis comme perdu n’en est pas moins Paradis ».