• Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Portrait rouge : Vision

« Il n’est pas nécessaire [...] de regarder l’analyse comme un exercice en soi, long, fastidieux, détaillé, rationnel. Car l’analyse n’est pas forcément cette approche globale, cette saisie totale et absolue qu’elle se donne souvent pour but. L’analyse peut être courte, fulgurante, intuitive. Elle n’a pas besoin de porter sur l’ensemble d’une œuvre pour être déterminante. Elle peut s’accrocher immédiatement à un détail apparemment secondaire ; elle est parfois le fait d’une rencontre inspirée, surprenante » (Pierre Boulez)

J’admire Vision, le dernier livre de Roger Munier, car son idée du vide me touche beaucoup. À cause de cette vie provinciale que je mène ici actuellement où un simple oiseau dans l’écho de la rue, ou le bruit régulier du réveil dans le silence ouaté de la maison, l’odeur de pêche mûre, signalent que quelque chose passe en soulignant que cela disparaît et fait place au vide, à l’éclipse. Pardonnez ces quelques traits de ma vie personnelle, mais j’ai mis beaucoup de temps à écrire cette note afin de pouvoir étayer quelques propos sur la lecture de ce livre qui m’est très proche – d’où le difficile recul – pour faire entendre ma particulière proximité d’esprit avec le dernier ouvrage de Roger Munier.

Donc, l’idée du rien, parfois du Rien, avec une majuscule, du vide – parfois aussi avec une majuscule –, de l’effacement, dresse, en creux, un portrait de l’homme Munier. Dès les premières lignes j’ai cherché une image qui pourrait m’aider à trouver un détail pour écrire cette petite note sur Vision. Et j’ai pensé au Regard rouge de 1910, d’Arnold Schönberg, tableau très pénétrant où seuls des yeux carmin peints sur un fond de complémentaire verte, mettent en valeur cette angoisse du nouveau siècle, qui va commencer par la Grande Guerre.
 
Comment dire, sinon mon empathie, presque gênante en un sens. Prenons un exemple : « Jamais la rose n’est autant rose que sur fond du néant qui la hante et fait d’elle, comme finie et bien finie, enclose en soi, la seule rose » (Roger Munier, Vision).

Voilà pour l’énigme que nous propose cette écriture, presque mystique – et je pense aux mystiques rhénans –, si forte. Langue peut-être conçue hors du contexte dialectique de la pensée philosophique par exemple, ou encore historique, sinon même théologique – même si le divin apparaît vers la fin du livre.

Puisque j’ai abordé la question du mysticisme, laissez-moi le loisir de vous livrer deux citations tirées de Lao Tseu, et qui éclairent en un sens cette lecture mystérieuse et intense : « Celui qui agit échoue, celui qui prend perd. » Ou encore : « Toutes choses, sous le ciel, naissent dans l’Être ; l’Être naît dans le Non-Être. » On voit l’ensemble difficile et complexe d’une pensée livrée à Dieu, avec une ferveur lucide, qui accompagne sans doute tous les mystiques.

Ce que Munier disait de la rose, trouve une explication claire, voire rationnelle quand il écrit : « Rien, mot sans contenu, qui se biffe lui-même. Se biffe en étant pourtant mot. Fortune rare parmi les mots. » N’est-ce pas la clarté d’une idée du langage, presque angoissée, comme si le vocabulaire appartenait au monde végétal sous les traits d’une dionée, laquelle avec effroi se referme sur sa proie, qui est sa survie. Nous sommes humains, et comme cette dionée, prédateurs des humeurs et de la chair, parfois simplement attachés par un fin fil d’argent à l’idée transcendale.

Je dis ces choses en désordre, mais je ne pouvais me résoudre à écrire classiquement comment Roger Munier s’interrogeait sur la théologie négative, d’un côté, ou sur les rapports du néant et de l’être, du vide et de l’absence. J’ai préféré écrire ces quelques commentaires et me satisfaire d’une approche sommaire – pour laisser le livre dans son mystère, qui permet peut-être à la lumière des idées de pénétrer en soi – comme ce fin fil de lumière transcendale dont je viens de parler –, dans le but d’en faire un miroir de ma lecture. Voilà un livre posthume, profond, complexe, secret et très étoffé.