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Portrait d’auteur : Max de Carvalho (1)

On est parfois tenté de penser, sans trop oser le dire, que les poètes en savent plus sur le monde et la vie, que le commun des mortels. Sinon les poètes, du moins quelques poètes, triés sur le volet, bénis de Dieu. Pour ne pas tomber dans la démagogie ou les généralités, je ne parlerai que d’un seul qui se trouve être aussi – pourquoi le cacherais-je ? – un ami très cher. Mais seul, justement, Max de Carvalho, puisque c’est de lui qu’il s’agit, ne l’est pas vraiment. Une invisible communauté l’entoure, une généalogie le précède.

Juan Ramón Jiménez disait que l’état de grâce poétique se réalise lorsque le poète devient lui-même poésie. De fait, c’est moins d’un savoir qu’il convient de parler ici que de cette grâce même. Je ne sais si la transsubstantiation dont parle le poète espagnol a déjà eu lieu en Max de Carvalho. Et sans doute l’ignore-t-il lui-même ? Ou le sachant, préfère-t-il le taire pour ne pas troubler ses amis ? Il faut dire aussi qu’il est modeste et discret, presque maladivement... Mais je sais qu’à travers lui, la poésie – cette abstraction brûlante, cette voix d’une inaltérable jeunesse – prend figure ou silhouette. Je constate, non en un éclair qui pourrait faire illusion mais à la lumière d’une durable fréquentation, qu’il dispense, à travers ce qu’il est et ce qu’il écrit, des étincelles de cette grâce.

Mais tentons d’approcher d’un peu plus près l’homme à la longue silhouette brune, indienne disent quelques proches... Au moins deux langues et autant de continents com-posent la communauté dont je parlais. Pour les langues, le portugais d’abord, de norme et d’accent brésiliens, puis le français. Étant entendu que ces langues ne s’excluent pas l’une l’autre, mais s’enrichissent, se répondent, notamment dans le travail de la traduction qui est comme l’écho d’une langue dans une autre langue.
 Pour les contrées, le Brésil (et aussi le Portugal), puis la France, parcourus plus qu’explorés ou conquis – rien de commun entre notre homme et Rastignac. La France, ce n’est pas seulement Paris, mais un itinéraire vagabond, qui mène Max de Carvalho de la capitale à la Bourgogne, puis aux Cévennes, au pied de la Montagne noire enfin où il vit aujourd’hui, avec son épouse et leurs deux enfants. Sans parler du Luxembourg, pays guère plus vaste qu’un jardin, auquel il demeure attaché par des liens familiaux. Les mêmes liens se prolongeant, du côté paternel, jusqu’à la Pologne.

Quelques mots à présent de l’existence vérifiable de Max de Carvalho et des épisodes attestés de sa vie... Si l’on en croit les notices qu’il laisse circuler, il est né un jour de 1961 au Brésil, à Rio de Janeiro, sous le regard de pierre du Christ Rédempteur qui veille sur la cité, perché sur le pic de Corcovado. Il n’a que trois ans, mais déjà l’œil vif (du moins, je me plais à le supposer), lorsqu’il quitte son pays natal pour le grand-duché de Luxembourg. Ses deux parents menant une carrière de chanteurs lyriques, il est conduit à voyager en leur compagnie jusqu’en 1970, année de l’installation de la famille non loin de Paris, à Chatou, sur les bords de la Seine.
 
Vingt-deux ans plus tard, il quitte Paris, en toute connaissance de cause cette fois. Récemment, il a passé une année à Lisbonne, où l’on parle (autrement) une langue qu’il connaît bien et où un autre Christ – non, le même – étend ses bras au-dessus du Tage d’où il embrasse la cité. Max de Carvalho est ainsi né plusieurs fois, a contemplé, parfois confondu ou superposé, plusieurs paysages. Cela lui donne une certaine légèreté, la capacité précieuse de se déplacer d’un univers à l’autre, de suivre, à son rythme, de mouvantes lignes d’horizon.
 
Et je mets en rapport cette mobilité, ce métissage pour user d’un mot galvaudé, avec les trois activités visibles qui sont les siennes dans le domaine de l’esprit, c’est-à-dire, pour lui, de la littérature : la traduction, la poésie et la confection d’une revue. Écrivant cela, je ne fais que séparer arbitrairement – par commodité – ce qui, dans le fond, est un. (à suivre 2ème partie)