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Portrait d’auteur : Max de Carvalho (2)

 Commençons par la troisième branche de cette unique vocation. La Treizième, revue de littérature, vit le jour à Paris en 1985. Max de Carvalho, peut-être aidé de quelques amis ou fantômes, en était l’ordonnateur et le chef d’orchestre – même s’il ne sortait guère de la fosse pour saluer... Les visées de la publication étaient massivement métaphysiques, donc poétiques, ne laissant aucune place aux préoccupations vulgaires : finances, régularité, etc. Le temps se distendait ; on s’en affranchissait, comme des questions matérielles. Mais au fond, qu’importé : la régularité est une précaution mesquine ! Ce qu’il fallait honorer, c’était le nom des ancêtres... Nerval (« La Treizième revient... C’est encore la première », « Artémis », dans Les Chimères), les hommes brûlés du Grand Jeu, René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte (auquel un mémorable numéro fut consacré en 1987), Dino Campana, Milosz... d’autres encore. Au cours de l’été 2008 parut, surgit plutôt, contre toute attente, le dixième numéro de La Treizième. « Je suis l’envers du monde », tel était son titre, ou son thème. Le cahier suivant, s’il voit le jour, sera publié à son heure – celle où on l’attendra le moins.
 La communauté spirituelle et secrète au sein de laquelle Max de Carvalho travaille, rêve, écrit, est diverse, nombreuse, comme le démontrent les sommaires de La Treizième. Mais attention, l’accès à ce groupe informel est soumis à de très rigoureuses conditions – qu’il ne nous appartient pas ici de dévoiler... On y parle indifféremment (?) le portugais et le français. Du côté lusophone, notre ami travaille justement, tandis que j’écris ces lignes, à une vaste anthologie de la poésie brésilienne. Y sera fatalement présente Maria Ângela Alvim, poète brésilienne qui naquit en 1926, vécut entre l’État du Minas Gérais et Rio et se suicida en 1959.
 Avec son épouse Magali Montagne (sa complice pour le travail de traduction), Max de Carvalho proposa naguère un choix des écrits poétiques d’Alvim (Poèmes d’août, éd. Arfuyen, 1999). À l’auteur de ces très beaux et fervents poèmes écrits au bord de la nuit, Carlos Drummond de Andrade adressa ces mots posthumes : « Tu habitais l’absence, pays des miroirs qui ne reflètent pas les visages, pas même les plus beaux, comme était le tien. » Alvim, dit encore Drumrnond, appartenait à cette catégorie d’êtres « nés pour chercher et passer, gardiens d’une promesse perpétuelle »...
 L’autre nom que je veux citer est celui du grand et très secret poète portugais Herberto Helder, né à Madère en 1930. Toujours avec sa complice, Max de Carvalho publia la traduction d’une « somme anthologique », sous le titre Le Poème continu (éd. Michel Chandeigne, 2002). Cette anthologie doit paraître en septembre 2010 dans la collection Poésie/Gallimard. « Incertain grandit un poème / dans les désordres de la chair »... Helder, comme le souligne son contemporain Antonio Ramos Rosa, mêle corps du monde, corps de l’homme et corps du langage. La poésie de Helder s’impose par la puissance des images qu’elle orchestre.
Venons-en aux livres écrits par Max de Carvalho, qu’il ne faut donc pas placer à l’opposé de sou activité de traducteur ou d’animateur de revue. C’est toujours d’un acte de parole qu’il s’agit, de la tentative jamais achevée de nommer notre présence au monde, nos absences aussi, nos pertes autant que nos profits. Je ne commenterai pas ici les quatre recueils publiés à ce jour, depuis Walpurgis, en 1986, paru sous la bannière de La Treizième. D’ailleurs, en poésie, la première tâche est d’inviter à aller aux textes eux-mêmes, afin d’y découvrir son bien. Notons seulement l’épigraphe de la mince plaquette, qui est de Roger Gilbert-Lecomte et que l’on doit entendre comme la délimitation d’un territoire : « Ce qui m’intéresse, c’est l’en deçà, le souvenir perdu, l’effort admirable. »
 Onze ans plus tard, Adresse de la multiplication des noms (éd. Obsidiane, 1997) donne la pleine mesure des dons poétiques de Max de Carvalho. La longueur des vers et des poèmes eux-mêmes, « tant de voix » en eux, autorisent une véritable dramaturgie. Larbaud, Fargue et le secret Henry J.-M. Levet ne sont pas loin. D’autres également, longuement digérés, jamais imités. L’évocation du monde, ou des mondes, n’est qu’un passage. Le but, c’est l’invocation... Et la voix du poète ne se gonfle que de cela qu’elle invoque, qui la dépasse, l’emporte au-delà de ses frêles limites.
 Il suffit d’attendre encore dix petites années pour assister, en 2007, à la sortie de deux livres : Enquête sur les domaines mouvants (éd. Arfuyen) et Ode comme du fond d’une autre réalité (éd. L’Arrière-Pays), Expérimentant des mètres variés, l’auteur continue d’habiter ses « domaines mouvants », ceux de l’esprit autant que ceux du visible... Rarement poèmes auront autant rendu justice et témoignage à l’expérience humaine dans toutes ses dimensions, spirituelles et concrètes. Sans jamais en mépriser aucune. Après évocation et invocation, il faut ici avancer un troisième mot : « vocation, cette joie ». Et aussi celui d’une amoureuse présence, jamais martelée mais vécue, éprouvée : celle du Dieu incarné, frère des hommes.
 Avant d’en terminer, je veux citer un autre livre qui m’est particulièrement cher : Cette soif de l’unité des choses (éd. La Treizième, 2004), qui rassemble des entretiens entre Max de Carvalho et son père Bruno Wyzuj, chanteur lyrique et pédagogue, sur la voix et la musique. Ce domaine-là non plus n’est pas séparable des autres...