Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Poèmes d’août

Ce livre-événement nous permet de découvrir une voix importante du Brésil contemporain, presque jamais publiée en France (à part quelques œuvres présentées par les revues La Treizième et Europe).

Qui était Maria Ângela Alvim (1926-1959) ? Aînée d’une famille bourgeoise (père préfet, mère violoniste) originaire de l’État du Minas Gérais, elle fait ses études à Belo-Horizonte puis à Rio. Ravissante jeune femme, musicienne douée d’une très belle voix, après avoir envisagé de prendre le voile, elle devient assistante sociale dans un pays où la misère est omniprésente. Ce travail lui permet de nouer collaboration et relation amicale avec Josué de Castro, l’auteur de Géographie de la faim. Atteinte de troubles mentaux, elle passe les quatre dernières années de sa courte vie en réclusion avant de mettre fin à ses jours.

Dans la préface, Max de Carvalho explique ce que le destin littéraire d’Alvim doit au grand poète brésilien Carlos Drummond de Andrade qui salua la parution de son premier recueil (Surface en 1950, le seul publié du vivant de l’auteur) et dont il continua d’asseoir la notoriété après sa disparition tragique.

Le livre proposé par Arfuyen contient plus des deux tiers de l’œuvre poé­tique : l’essentiel des deux premiers recueils (Surface et Barque du temps), l’intégralité du troisième (Poèmes d’août) et des poèmes épars regroupés sous le titre Autres poèmes.  

Surface est une suite de quatorze poèmes très courts en vers libres, poèmes insolites qu’une lecture trop rapide pourrait faire basculer dans l’approximation. Mais l’art étrange d’Alvim est justement d’esquisser, en s’éloignant de la surface des corps et des choses, une fuite vers l’intério­rité unanimiste, loin de l’impudeur des choses partageables : « L’arbre n’a pas poussé dans le Jardin. / J’ignore la douceur du sein des fleurs. / Je suis le fruit des racines. »

Barque du temps présente une très forte unité formelle (huit sonnets en vers réguliers sur les neuf poèmes) et surtout de pensée. L’auteur déve­loppe avec force et insistance le thème de l’insignifiance du temps et de la nécessité d’en sortir, fût-ce au prix de l’arrachement. « La cloche, souvenance,/ suspend ma course. / Arpenteur immobile du / pas que j’accomplis. »
 Admirons comment, par les deux derniers vers ci-dessus d’une extrême limpidité, le poète inverse le sens du mythe grec. Au lieu de dévorer ses enfants, Cronos devient un simple jalon d’une marche en avant que l’on devine triomphale et transcendantale pour Alvim, malgré les difficultés et les peurs : « Façonnant l’indocile tessiture, / l’ancien temps, inaugural, / scande ton pas en un mètre d’effroi. »

Autres poèmes rassemble onze textes dont trois sonnets en vers réguliers. Alvim y aborde, parmi d’autres thèmes sa vocation poétique : « Mais, si je méconnais jusqu’à cela que je dévore, cela aussi qui de moi-même se repaît, et reste seul, sueur d’aurore, poésie, j’aurai été ton pore. » Autre thème : la mort apprivoisée au point de devenir fascinante :« Survivant de personne. / Ah ! vie, je nais à ma conscience, / métisse de moi-même, et de toi / par la mort – presque semence. »

Poèmes d’août, qui donne son titre au livre, est l’œuvre ultime. Titre trom­peur pour le lecteur de l’hémisphère boréal qui doit le transposer en poèmes de février. Ce testament comporte sept poèmes en vers libres, beaucoup plus développés que ceux des recueils précédents. L’univers des dernières années d’Alvim y est présent (beaucoup de murs, de cou­loirs, de portes, d’escaliers, de marches, et même d’infirmières). La folie y est clairement nommée. Consciente de cela, Alvim souhaitait épurer ces poèmes pour en éliminer ce qu’ils peuvent avoir de circonstanciel. Ces scories terrestres n’empêchent toutefois pas le lecteur de déchiffrer com­ment le mysticisme d’Alvim s’intensifie au point de saper la notion même d’identité. Elle s’enjoint de sortir d’elle-même et c’est un dialogue hallu­ciné avec un double fantomatique qu’elle met en scène, fluctuations sub­tiles et énigmatiques de l’esprit dont il n’est guère possible de rendre compte plus avant autrement qu’en la citant : « Les pensées seraient-elles / des routes moins douloureuses ? / Laissez-les car elles se sont dissoutes / dans ces tourments nocturnes / de l’esprit se cherchant, / de l’idée, refluant / sur un doute, distance / et certitude, borne aérienne d’un repos en soi mesuré. »

On l’aura compris, la poésie de Maria Ângela Alvim s’inscrit dans un courant de pensée résolument gnostique. Que ceux qui se situent ailleurs ne saisissent pas ce prétexte pour ne pas la lire ! La spiritualité d’Alvim est d’autant plus rayonnante qu’affranchie de toute gangue religieuse, quelles qu’aient pu être ses intimes convictions. C’est pourquoi, malgré une parenté d’inspiration avec certains poètes mystiques de la chrétienté (Thérèse d’Avila, Jean de la Croix), on pense beaucoup à Rilke (dont Alvim était une fervente lectrice) et aussi, paradoxalement, à Nietszche pour qui la pensée était également une passion dévorante dans laquelle l’être peut se consumer.

Son écriture saisissante fait d’emblée respirer un air raréfié et pur. Elle y développe, pour reprendre ses propres termes, cet art du manque, le plus sûr. Un langage parfois exigeant car il s’affronte sans frilosité aux concepts métaphysiques, recourant le moins possible à la métaphore, mais dont l’énergie structurelle porte l’expression poétique à son plus haut niveau.

Les traducteurs présentent Poèmes d’août comme le sommet de l’œuvre ; peut-être. Pour ma part, je conclurai ma présentation en citant intégralement l’un des Autres poèmes, un poème sans titre, un poème orphelin : « Pour épouser ton absence / en rien je me créai. J’hérite dans le temps ta dépouille / faillie. Et dans l’espace des miroirs / où déjà nous manquons / moi, qui ne devais pas être, je m’étreins. » J’ignore si ce texte d’une bouleversante beauté était destiné à Dieu ou à un être humain (réel ou rêvé). Peu importe ; fêlure dans la trajectoire d’Alvim, il la rend plus proche, facilite l’accompagnement de sa quête insatiable de sens et d’essence.