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Plus loin dans l’inachevé

 Une voix rassemble des notes discordantes (poème). L’écriture naît, « de syllabe / en syllabe », en « une douleur soudain » à rompre le silence ou l’entendre. Distinctement l’aube est ce moment propice où le commencement se vit premier. Cri d’origine ou verbe articulé car le recul de la nuit libère un espace.
 Plus loin dans l’inachevé s’ouvre sur cette perspective féconde : « c’est déjà l’aube / quand le vent afflue dans la moindre fente / jusqu’à secouer les parois. » Au seuil d’apparaître, la parole est placée dans l’urgence « que rien ne fermera / d’une blessure ». L’inachevé reste à écrire « en saccades », en ce mouvement de secousse à déjouer ce qui serait attendu ou écrit d’avance. Le poème se construit sur cette mise en demeure qui fructi­fie sur une page où l’espoir retentit au matin. Accueillir la parole vive et précipitée telle qu’elle se fait entendre : « mais la page, mais la paume, / les voici écorchées » laissent gagner (porter) par le souffle de l’écriture.
 Le toucher suit un relief ou une pente qui font écrire : les veines du galet parcourues par les ongles, par exemple, ces Entrouvertures (titre d’une des sections du recueil) livrent des empreintes que suit le poème. Les signes occupent l’espace, l’écharde d’une planche abîmée témoi­gne encore de la vie de l’arbre qui n’a pas cessé. Comme l’enfant, le poète lit le monde en l’infime et l’intime assaut des mots. Va vers le poème. Le bercement du vers (son « sac ou ressac ») porte le lecteur vers le rythme (coeur en pulsation). « le temps aimanté / du battement des cœurs »

 Le paradoxe est palpable qui fait coexister le silence et la parole en un même espace, le poème, où tout s’entend. Nous lisions déjà dans Levées d’empreintes cette alliance à la source des poèmes de Pierre Dhainaut. Le contact auditif (où se rencontrent « silence, fracas ») s’accom­pagne du toucher (« où l’on appuierait la paume »).
 Entrée en réso­nance comme un ordre nouveau établi sur la polyphonie où l’on glisse d’un sens à l’autre pour multiplier les chances. Homme de peu sur le bord du monde dressant l’affût de ses perceptions pour que le poème existe : « cet obscur / remuement où se confondent / la terre, les os et les racines » comme des brindilles en un fagot unique reliant les arbres (leur source en terre) et les hommes. De cette union, la mémoire est la fer­tile escale : eïïe rassemble des fragments dont le poème témoigne. La voix s’élance et recueille même le silence (il est au cœur de la voix, signifiant).
 C’est que la vie offre aussi des interstices : l’arbre est souverain. Toujours, il indique la source des nuages quand « nous restons silen­cieux ». Le poème alors livre son espace, l’inachevé, aux branches où les feuilles bruissent (les mots). Il établit une mesure sereine de la vie, « l’accueil nous enracine » et l’on existe en écoutant le monde. En silence : celui qui l’habite écoute chaque mesure du temps, une forme de conque contre l’oreille de l’enfant feuilletant les pages du livre pour enchanter le souffle. « Que le givre scintille, puis fonde, il est toujours le givre. »
 D’une mémoire, il suffit de fondre (fonder) la trace pour qu’elle disperse la voix. L’enfant – le poète, l’écoute. En chacun le souffle ; l’âme ranime la dispersion, son éveil « Au commencement le poème, mais avec un poème le com­mencement sans cesse nous précède. »
 L’inachèvement de la forme et du temps. Projection ou rétrospection, même mouvement pour que la parole existe et enfante le silence.