Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Plus loin dans l’inachevé

Le dernier livre de Pierre Dhainaut nous invite à faire un nouveau pas dans l’inachevé. Plus loin dans l’inachevé, c’est d’abord un titre que j’aime, parce qu’il confère à l’infini la simple respiration de la vie. Il dit que le poète ira aussi loin que possible dans cette inconfortable absence de chemin, et que tout au bout, mais seulement de ses forces, il n’aura rien achevé, seulement témoigné de cet attachement étrange, en quoi tient tout le sens d’une existence.

Face à ce qui se dérobe, devant la force de l’inexplicable qui nous fait, nous défait, vrillant nos corps d’un souci, d’une inquiétude, d’une peur, notre lecture est défaillante. Signes ou stèles, cris ou traces : comment le comprendre, comprendre d’où vient cette force également qui ronge, qui érige ? La question le montre, on demeure étranger.

Dans une lettre récente, évoquant ses états d’âme face à ce qu’il écrit, Pierre Dhainaut me confiait : « C’est un comble, arriver à l’âge de 75 ans, et ne pas trouver un équilibre ! » Je crois, hélas, que l’équilibre n’est pas le fonds de commerce naturel des poètes – d’abord, sans doute, parce qu’ils ne peuvent se résoudre à refermer derrière eux aucune des portes du langage. Le poème est leur équilibre, mais c’est l’instabilité qui l’écrit. Comment, d’ailleurs, sans cultiver le vertige, l’émotion, un sentiment parfois aigu d’être étran­ger à ce qui vient, entendraient-ils le bruit de l’eau sous leurs mots, ce chant doux-amer qui les unit secrètement à elle ?

Dès la lecture du premier vers pourtant ; le dans la transparence et l’immensité apaisée d’une naissance :

 Si fraîche, immense, c’est déjà l’aube...

Donner ce que l’on ne possède pas, c’est là tout le miracle du poème ; la même formule vaut pour l’amour. Est-ce un hasard ? Mais qui donne ? Et qui, reçoit ? Les enfants ne posent pas la question, ils sont au monde et le monde est en eux. Ils ne distinguent pas leur respiration de celle du monde. Pourtant, ne sont-ils pas déjà dans le sou venir d’une premièreïdéchirure ? Mais le poète, de celles d’une vie.

Alors, si les poètes étaient philosophes, amis de la sagesse, peut-être iraient-ils vers moins de turbulences internes, vers des émo­tions moins vives, des logiques moins charnelles, un meilleur équilibre. Mais ils ont besoin de toutes les couleurs du spec­tre, de tous les souffles, dirait Pierre Dhainaut, d’une expérience que ne bornent ni les lois de la raison, ni celles de la morale, ni même celles de l’esthétique, afin de témoigner des plus obscures, des plus improbables ramifications de l’amour.

Peut-on posséder une parcelle de sagesse ? S’en assurer ? La question revient aux philosophes. Mais pour les poètes, ils ne possèdent rien, ils vont de poème en poème, traversés par ce qui les obsède et dont ils ne détiennent pas même une image, juste un miroitement parfois dont ils s’empressent d’éclairer le mot qui vient. « Publier un nouveau livre, m’écrivait encore Pierre Dhainaut dans sa lettre, au moment de publier ce recueil, ne fait que renforcer les doutes. » Personne, je le crains, ne pourra les lui ôter, et c’est probablement parce que le doute fait partie des forces intérieures de son écriture, mais je voudrais le lui dire quand même : ce recueil, Plus loin dans l’inachevé, possède une magnifique vigueur alliée à un pouvoir d’apaisement qui en font un grand livre, un livre qui élargit la respiration.Merci encore, Pierre Dhainaut, pour ce beau livre.