Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Plus loin dans l’inachevé

 Plus loin dans l’inachevé... Le goût de l’inachevé s’est exprimé très tôt dans l’œuvre de Pierre Dhainaut : la deuxième section du Poème commencé (1969) s’intitulait « Fragments ou ruines ». Un goût si puissant qu’il a inspiré le titre de plusieurs livres : Fragments d’espace ou de matin (1988), Prières errantes (1990), Fragments et louanges (1993), Dans la lumière inachevée (1996). Mais de quel inachevé parlons-nous ? Depuis Terre des voix (1985), ce mot a pris une ampleur et un sens nouveaux : il désigne la condition même du poème conçu comme un rythme en suspens, un questionnement intense, un vibrant appel aux échos que le lecteur, à sa manière, fera résonner. [...]
 Qu’est-ce que cet inachevé, sinon le lien ineffable entre deux opposés : l’incomplet et l’infini ?
Une telle poésie s’enracine avant tout ici-bas, dans la finitude de notre condition spatiale et temporelle, entre le fragmentaire et l’éphémère. Il suffit, pour s’en convain-cre, de lire les sous-titres. Ainsi nos « actes » sont-ils « de passage ». Les journées, les paysages et les pages du poème sont autant de « seuils » où les saisons vont et viennent, parce que toutes « nous conviennent » - même l’hiver, pleinement accueilli quand le moment est venu de laisser les souvenirs « inutiles » de l’eau « vive » pour contempler l’étang « ce matin, saisi par la glace ». [...]
 Et pourtant, cette incomplétude est aussi éloignée que possible du chaos : simultanément, le poème reflète la « permanence » secrète qui charrie les fragments et les relie en profondeur. Le malheur vient du fait que nous méconnaissons ce flux, ou l’oublions : « mais l’eau n’a pu tarir, la faiblesse est la nôtre [...]  ». « Que le givre scintille, puis fonde, / il est toujours le givre. » « Nous jugeons avec nos yeux quand nous ne distinguons que des fragments. »
 Tout morcellement n’est en effet que la face visible d’une mystérieuse puissance : « comment [....] comprendre / d’où vient cette force / également qui ronge, qui érige ? » L’apparente contradiction du troisième vers est plusieurs fois résolue : l’adverbe et le double pronom relatif équilibrent les verbes antonymes ; la virgule les juxtapose ; les allitérations les rapprochent ; et, par avance, le déterminant démonstratif les unissait : « cette force ». Force ou élan vital, c’est bien elle qui transmue l’« effroi » en « parole » et ouvre la mémoire. C’est elle qui conduit le poète à prêter « foi » aux « sables » et ne permet à « aucun arbre » d’être « seul ». Qui rassemble le foisonnement volage des oiseaux en un lieu sûr nommé « ici ». Qui légitime la tentative de « réduire » le « souci de soi » – c’est-à-dire d’un moi se croyant séparé du reste de l’univers. Cette continuité, aussi miraculeuse qu’imperceptible, n’est-elle pas l’objet infiniment désirable d’une quête, pour cette raison, inachevable ? N’est-elle pas cela même « qui nous appelle, nommons-le l’horizon, l’autre rive, certains diront la transcendance, peu importe » [...]
 Ces dernières années, les poèmes de Pierre Dhainaut s’orientent toujours davantage vers cette simplicité profonde, qui est aussi celle de l’enfance. Vers ce « soleil qui flamboie », dessiné par deux enfants dans la neige, « sur le terre-plein près du garage ». Vers ce « juste écho », perceptible dès que « l’écoute » se fait « vaste ». De fait, les vers s’aèrent, s’abrègent. Comme l’enfant, le poète préfère, à la phrase trop construite, le « nom », d’autant plus rayonnant qu’il pèse peu sur la page. Les mots s’aimantent l’un l’autre – « poussière » appelle « pollen », « passion », « patience » et « orange », « offrande » –, patiemment exhumés du langage usuel : le poème est « indispensable » parce qu’il « donne l’exemple d’un langage débarrassé des usages que nous en faisons comme si nous en étions le maître, quand nous ne sommes pas distraits par le bavardage. »
 Ainsi Pierre Dhainaut rend-il à la langue son pouvoir initial, celui des textes sacrés, quelle qu’en soit la tradition : célébrer infiniment le Tout, en faisant éprouver l’intensité de cette vie qui s’exténue puis s’épanche à nouveau. Les significations, toujours orgueilleuses, s’éteignent suffisamment pour que les mots consacrent leur énergie à révéler ce mystère : « Buée féconde, qui se retire, qui a rendu la vitre claire et le monde par-delà : à son image, le poème. » Ce faisant, le poète veille, de toute son attention, à ce que jamais le filet du sens et de la syntaxe ne les reprenne, ne les étouffe : « c’est vers l’inconnu, si je suis à leur service, qu’ils vont me conduire : le plus difficile, trouver le rythme qui fera que le poème grandisse à son gré. » Par un « approfondissement » sans « ressassement », il s’agit d’exprimer un accord indicible : « Corps et âme et monde qui s’entendent, inséparables, inséparables des mots du poème lorsqu’ils sont sur le point de rejoindre le silence [...] ».
 À travers cette humble et radicale exigence, Pierre Dhainaut reproduit, dans son champ propre - celui de la page - les gestes de son petit-fils Nathan « le bienvenu », qui « incame la joie, la pleine joie du souffle » et dont la paume « généreuse » « délivre
de la terre » d
es fragments naturels, aussi précieux qu’éphémères : « Graviers, marrons, feuilles jaunes, bout de bois »... Autant d’aspects multiples de la même force, secrète et fluide, qui fait se mouvoir l’univers. Le poète regarde le langage comme l’enfant « éclaire » de ses yeux, « à genoux », une simple flaque d’eau : « il en fera / une laisse de mer », une échappée vers ce grand large invisible où nous baignons sans nous en rendre compte.
 Et si nous étions capables, s’interroge Pierre Dhainaut, « d’élargir à toutes nos activités » cette quête, commune à l’enfant et au poète, d’un inachevé, fragment de terre ou de langage, « qui soit au bon endroit dans le tout et simultanément contribue à l’équilibre ou au rythme de ce tout »  ? Nous franchirions alors le seuil qui fait passer « du profane » « au sacré », « du tangible à l’impalpable » – de l’incomplet à l’infini -, tout en nous souvenant que « l’impalpable ne désavoue pas le tangible, il l’éclairé. » Vivre notre vie entière comme s’écrit le poème, avec cette justesse, ce « sentiment d’être accordés » : « n’est-ce qu’un rêve ? » Ou une potentialité que nous négligeons ? Puissions-nous entendre cette question, cet appel – ce rappel de l’essentiel.