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Plus loin dans l’inachevé

 Publié à l’occasion du Prix de littérature francophone Jean Arp 2009 – un prix qui vient couronner une œuvre poétique forte de quelque trente ouvrages publiés depuis plus de quarante ans – Plus loin dans l’inachevé – au titre qui semble faire écho à celui du tout premier livre, Le poème commencé (1969) – s’ouvre sur l’évocation de l’aube, ce moment où les sens redécouvrent leur unité dans l’air vibrant de lumière et avec la sensation d’un espace ouvrant sur le premier matin du monde.
  Aussitôt on se tend des yeux
 comme des lèvres, de tout le corps
 qui accroît le passage.

 Et chaque jour, on ne compte pas les années,
 la force nue revient, l’essor
 du premier instant ou du premier cri.

Co-naissance, co-existence, impliquant dans la même ouverture le monde et le moi, une profondeur respirante et un espace où être. C’est cette vérité du sentir, cette adhésion au rythme universel, cette conscience du souffle qui donne forme et visage à l’exister – « Pluriel / des souffles / dans le oui / du regard. »– qui donnent à la poésie de Pierre Dhainaut sa présence et son unité.

Divisé en trois séquences – Perpétuelle éphéméride ; Rituel de l’imprévoyance ; À toi ce qui commence, et suivi des réflexions de Journal des bords – ce nouveau recueil dit la grâce de ces rencontres où les choses, le monde naturel, dans leur singularité et leur virginité viennent à nous. La mer, les arbres, les oiseaux – « oiseaux invisibles / de très grand matin, / ils ont livré / au sable leurs empreintes, / et le regard n’aspire / qu’à se changer / en souffles. » – ; l’écume, les fleurs, les nuages ; l’épaule, les sources, les souffles, Pierre Dhainaut les donne à entendre avec toutes leurs résonances, attentif qu’il ne cesse d’être aux relations mouvantes qu’ils entretiennent avec le vent et la lumière, l’offrande et l’instant
  Les champs allègres
 juste avant la moisson
 ou les dunes rousses,
 soyeuses quand la mer déferle,
 ne pas choisir, pas davantage
 entre le soir et l’aube.

Ce mode de rencontre du monde, cette façon d’aller au-devant de sa pureté élémentaire, Pierre Dhainaut les met au service d’une écriture qui invite le lecteur à entrer dans l’intimité de ces formes aussi fragiles qu’immuables. Écouter, regarder, éprouver la respiration du monde, rendre justice à l’innocence « sans laquelle rien n’arrive », se sentir accordé à cette ondulation tremblante d’identités secrètes, à cette marge de vérité qui est celle d’où jaillissent les choses, et nous en faire partager le mystère, tel semble être l’horizon de ce qui appelle – plus loin dans l’inachevé – le poème.
  Bras tendus, mieux entendre,
 le temps remercie, se dilate,
 le temps aimanté

 du battement des cœurs,
 le reflux, même
 appartient au flux,

 aucun horizon ne divise,
 quand ils vont de pair, ce qui vient,
 ce qui réunit

Un poète chez qui la justesse de voix prend résolument le pas sur l’originalité, chez qui « le poème et l’étreinte se ressemblent ». Une poétique de la nomination articulant la syntaxe du visible à cet oubli de soi qui est éveil à ce qui ouvre. Car le poème n’est vivant « que s’il se porte et nous porte hors de lui » Ainsi l’espace
 Regagne-t-il l’espace,
 tout un vocabulaire
 s’y ébranle, s’y embrase,
 inonde, il est l’image
 et la substance,
 le flux et le jusant
 au gré de la respiration
 quand elle est disponible,
 ce que nous donnons,
 nous le sommes,
 une âme, une lumière
 pour la lumière.