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Plus loin dans l’inachevé

 Plus loin dans l’inachevé  : ce beau titre résume bien la démarche de Pierre Dhainaut. L’ensemble de ses livres ne constitue pas une œuvre mais chaque livre est une trace laissée par cette marche vers ce qui jamais ne sera atteint.
 Pierre Dhainaut réunit dans ce nouveau livre des ouvrages parus à peu d’exemplaires et des manuscrits réalisés en collaboration avec des plasticiens. Les poèmes connaissent une nouvelle vie, leur voisinage dans un volume leur donne un aspect différent. Mais l’absence des gravures, des travaux graphiques ou picturaux constitue comme un trou noir, un manque... J’ai sur ma table de travail Perpétuelle éphéméride (qui ouvre Plus loin dans l’inachevé) dans l’édition qu’en a donnée OrpailleuR, avec cinq gravures originales de Pierre Székely : la différence est sensible, les poèmes ne respirent pas de la même façon, c’est une évidence. Mais il faut être heureux que ces poèmes trouvent ainsi de nouveaux lecteurs. D’ailleurs, Pierre Dhainaut ne se contente pas de compiler ces plaquettes ou ces livres d’artistes rares ou introuvables, il donne une nouvelle version de ces poèmes (dont certains sont assez remaniés) comme il l’avait déjà fait par le passé (avec Levées d’empreintes, pour ne citer que ce titre). Le lecteur est donc face aux poèmes dans leur nudité. La sensibilité au souffle qui les traverse ne peut qu’en être renforcée.  
 Il y a une forte cohérence dans ce livre : on y retrouve les « thèmes » chers à Pierre Dhainaut : le souffle, les enfants, la mer (et son paysage, celui de la Mer du Nord), le caillou (ou la pierre, le galet..), le corps (la paume, l’épaule...), la nuit, le sommeil (ou l’insomnie)...
Dans cette attention aux éléments et aux choses les plus simples de la vie, Pierre Dhainaut manifeste une volonté d’empathie avec le monde. Sensible à son mystère, il n’essaie pas de le percer mais de l’apprivoiser, de sans cesse l’approcher ; il l’interroge continuellement, trouve parfois des réponses qui renvoient à un autre mystère, une autre incertitude. Dire et dire à nouveau, tel semble être le projet de Pierre Dhainaut car rien n’épuise le réel ; d’où la prjssence dans ces poèmes de nombreuses questions. Cette empathie rend poreuse la frontière entre l’individu et le monde extérieur, le premier devient presque un être hybride incorporant des fragments du second ou, à tout le moins, il s’établit une connivence subtile entre le poète et le monde (la nature et les êtres aimés). C’est ce qu’affirment ces vers : « et nous restons / si le chant cesse, / nous restons en alerte ». D’ailleurs, dans un autre poème,il écrit : « Poussière, pollen, entrer d’un mot, / entrer en connivence ». 
 Quelques mots sur la place de l’enfant dans la poésie de Pierre Dhainaut. Dans la dernière section, intitulée Journal des bords, qui regroupe des notes inédites dans lesquelles il s’interroge, Pierre Dhainaut écrit : « Comment la parole du poème n’irait-elle pas vers les enfants ? Ils découvrent, ils craignent comme ils s’enchantent : elle a tout à apprendre auprès d’eux, la vertu d’accueil, la force matinale ». Propos qui éclairent vivement une suite de trois poèmes, Le bienvenu, inspirés par son petit-fils Nathan. Pierre Dhainaut y dit avec beaucoup de pudeur l’intimité d’une relation difficile et la singularité irremplaçable de toute existence : « ...de ces mots simples / nul ne pourrait lui expliquer le sens, mais il refuse / de rester à l’écart, il nous regarde enfin ». Et par là, il accède à l’universel et rappelle que la comfnuaication n’est pas la manipulation ou la propagande commerciale dans lesquelles se sont spécialisés certains « consultants » mais ce rapport ténu qui s’établit entre les humains.
 Plus loin dans l’inachevé se termine par une vingtaine de pages de notes qui éclairent la démarche de Pierre Dhainaut, prolongent le poème, approfondissent la parole poétique. Comment clore cette note de lecture sinon en citant ces lignes : « Inachevé, inaccompli, on n’a que,trop tendance à confondre ces deux adjectifs. Quelle œuvre s’accomplirait si elle prétendait s’achever ? Elle demeure en suspens. Ainsi nous marchons vers le bord d’une falaise, tout proche, indéfiniment. » Tout est dit.