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Plus loin dans l’inachevé

 Dans la dernière partie de ce livre : « Journal des bords », qui consigne les réflexions de Pierre Dhainaut sur la poésie, on peut relever cette phrase : « Le poème dit l’arbre ou la vague, et ce à quoi il nous ouvre, nous n’avons plus de noms pour le désigner. » Ainsi est le pouvoir des poèmes de Pierre Dhainaut, ceux de ses précédents recueils et ceux qui forment Plus loin dans l’inachevé. On pourrait, dans un premier temps, constater que dans ces pages la diversité formelle ne manque pas : longs poèmes au vers brefs ou longs, poèmes composés de tercets, distiques qui constituent parfois une adresse au lecteur, une diversité qui, toutefois, contribue à l’unité de ce livre.
 La thématique aussi est variée, comme le souhaite Pierre Dhainaut qui entraîne son lecteur vers des lieux peuplés d’arbres, d’oiseaux, des lieux où la mer est aussi présente, mais des lieux habités par des êtres humains, des enfants. Pourtant dire cela n’est pas rendre compte de la richesse poétique de ce livre. Plus loin dans l’inachevé répond à la volonté du poète de saisir les mots, de les confronter à la réalité, de s’accorder, parfois d’une façon duelle, avec le monde et ce qui le constitue, en somme faire que, comme l’écrit Pierre Dhainaut à propos de la vie, par le biais de l’écriture : « nous pouvons l’accroître, en redoubler l’intensité ». Ce sera tout d’abord en se mesurant au temps et plus encore, peut-être, en l’abolissant, en ne misant que sur l’instant, en évacuant les souvenirs : « L’étang, ce matin, saisi par la glace, / nous en faisons le tour, les souvenirs sont inutiles, / c’était jadis, c’était hier, pour savoir avec qui / nous lancions des cailloux, quand l’eau est vive, / avec qui nous admirions les ondes / inaltérables ». Il s’empare de la signification profonde des lieux qu’il parcourt et si son regard se porte sur les arbres, c’est pour comprendre leur convivialité : « l’accueil nous enracine », écrit Pierre Dhainaut. Au cours de ces promenades, le poète connaît le pouvoir des choses, celui de l’imagination également et c’est toujours avec le constat effectué une impression de permanence de la vie qui s’inscrit sur les objets les plus humbles : « Écartelée, pourrie, / rien qu’une planche I à l’abandon, que la main / la ramasse. / dès la première écharde / elle sait que l’arbre I continue de vivre. » II en est de même pour les oiseaux que Pierre Dhainaut observe et à qui il consacre quelques poèmes : mouettes, vanneau dont la huppe frissonne : « nous frissonnerons avec elle /pour lui interdire la fuite » ou une grive « illuminant les cimes » ou aussi avec les hirondelles qui « distribuent les sources, / les soleils, avec largesses, I nous rentrons au pays ». Rien de gratuit dans ces évocations sinon une attention extrême, un art de dépeindre et une leçon à portée du regard.
 Pourtant la nostalgie pointe parfois qui traduit le passage du temps sur des endroits désormais vides, dévastés. Cette impression, Pierre Dhainaut la traduit sobrement mais avec une grande force : « le hameau de pêcheurs / a disparu, détruit, / pour le rappeler, pas même un arbre. » On ne saurait mieux évoquer la nudité, la solitude. Toutefois nous ne sommes pas seuls au monde et les créatures les plus fragiles, les enfants par exemple nous donnent des leçons d’humilité, délivrant la joie : « un front transi / d’enfant, / la journée / sera bonne ». On pourrait encore dire combien Pierre Dhainaut connaît le pouvoir dés mots et combien le choix de ceux-ci détermine la force du poème.
 Dans Plus loin dans l’inachevé, le poème répond toujours aux sollicitations du poète et c’est avec lui que nous pouvons, comme il l’écrit, « entrer en connivence » et c’est grâce à lui que notre parcours demeure aussi inachevé mais empli d’une présence sans cesse.