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Plus loin dans l’inachevé

 Plus loin dans l’inachevé, le recueil que les éditions Arfuyen publient à l’occasion de l’attribution à Pierre Dhainaut du Prix de Littérature francophone Jean Arp 2010, a beau être le trentième – ou le trente-et-unième – des ouvrages publiés par l’auteur depuis Le Poème commencé, paru en 1969, c’est encore et toujours une voix neuve, comme à l’état de continuelle naissance, que le lecteur attentif y entendra. Certes, « lames, écume, sable, souffles, épaules, cime... », cet ouvrage – dont le titre apparaît comme le clair prolongement de Dans la Lumière inachevée, l’anthologie que lui a consacrée le Mercure de France, en 1996 – continue de conjuguer la liste familière des noms que Pierre Dhainaut ne cesse de faire revenir tout au long de ses œuvres.
 Répétition ? Redite ? Ce serait mal connaître la nature particulière du questionnement poétique, la qualité propre de cette relation du poète à sa langue qui fait du mot sa substance, du vers sa respiration. « Les mots, écrit-il dans son Journal des bords – qui, à la suite du recueil, nous fait comme pénétrer dans l’atelier de l’écrivain – ne sont pas hors de nous [...] les mêmes peuvent revenir, chaque fois nouveaux. De poème en poème ce doit être notre unique interrogation : les avons-nous aidés à créer cette merveille de quelques syllabes associées, accordées, d’où s’exhale ce que sans elles nous aurions été incapables de pressentir ? L’air se ranime, avec lui notre chair, le chant ne l’habite que pour le traverser. »
 Dénonçant les petits jeux verbaux à quoi trop d’enseignants, leurrés par les pseudos ateliers d’écriture oulipiens, réduisent la poésie, Pierre Dhainaut nous assure que « l’écriture ne consiste pas en la fabrication d’un objet », qu’elle est « une école des rivages » et qu’un poème n’est vivant que « s’il se porte et nous porte hors de lui ».
 Exigence et nécessité de la poésie. Car la poésie, plus exactement le poème, est bien ce territoire à perpétuellement reconstruire, ce cinquième élément nécessaire, non pour se représenter le monde ou se l’approprier mais pour s’accorder à lui dans sa puissance d’exister, qu’il soit « débris de verre, de fer / mares croupissantes », « galet pris au hasard », « gravier, marrons, feuilles jaunes, bouts de bois » ou souffles de tempêtes, murmures de forêts, clameurs de vagues et d’oiseaux. L’expérience qui attend le lecteur de Plus loin dans l’inachevé est ainsi celle d’une plongée dans le lieu d’une parole fortement habitée, tournée vers une ouverture confiante et aiguisée aux choses. Marche, écoute, rencontre sont autant de mots clefs pour baliser ce parcours. Sans que rien d’autre ne soit promis qu’un accroissement d’être. Un redoublement d’intensité. Le réconfort parfois d’un poème ressuscité, mystérieusement empli d’échos. « Ils parlent de deuil et nous voici réconfortés, ils parlent d’une chambre, nous voici au large... Comment résister à la surprise ? Rien ne s’égare ou ne se clôt. » Marche, écoute, rencontre mais on aurait tout aussi bien pu dire, éveil, accord, bienveillance, promesse. Comme l’est par exemple cette aube « si fraîche, immense  » qui ouvre le recueil, « quand le vent afflue dans la moindre fente / jusqu’à secouer les parois. »
 Puisant loin ses racines, le poème de Pierre Dhainaut s’affirme alors comme la créature évoquée par Rilke au tout début de la huitième élégie de Duino : il cherche à voir dans l’Ouvert, ce monde, comme l’écrit le grand poète allemand, qu’« on ne convoite pas ». Relation infinie, insaisie et « sans retour des yeux sur son état », que depuis plusieurs recueils
 Pierre Dhainaut célèbre avec insistance dans la personne de l’enfant, cet enfant devenu pour lui « le bienvenu », celui qui « reconstitue le monde : lui qui ne sait parler / [...] recrée pour nous le rite immémorial / [...] cœur qui palpite / mains qui acclament, il incarne la joie / la pleine joie du souffle. » Et si d’aventure l’air manque, si l’eau, comme il l’écrit dans le tout dernier poème, « a cessé de jaillir / de s’élargir », c’est encore dans le souvenir de l’enfant qu’on a été, de « l’éveil qui nous fut offert », que le poète retrouve l’énergie de se dire qu’ « il est encore temps de nous pencher/ sur la surface lisse, de n’y chercher aucune image / d’y plonger les mains pour la ranimer, afin d’extraire / de la rumeur profonde avec les paumes / de quoi faire un soleil, la face rutilante / sans inquiétude, en ne sachant vers qui nous la tournons. »