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Pierre Dhainaut

 Le souffle, la voix : si leur présence, insistante, hante les vers de Pierre Dhainaut, c’est qu’il lui a fallu du temps pour les conquérir, et frayer son chemin, loin du lac gelé mallarméen comme du fleuve en crue incontrôlé de l’écriture surréaliste.
 "Presque une vie entière avant de consentir", dit-il dans ses Prières errantes, "avant que la voix se dénoue". Pierre Dhainaut a compris et proclame que "depuis toujours que des chants fraternisent, l’air est notre pays". A qui entend bien cette phrase, Un livre d’air et de mémoire ouvre fraternellement les pages d’un pays de poésie où la voix humaine veille auprès du feu, soucieuse de partager, avide d’étreindre un monde et de le donner au lecteur. L’air, immensité du sens partagé, nourriture invisible du corps et de la vie, excède les mots, qui sont mémoire – et pesanteur. Mais la poésie n’est pas plutôt d’un côté que de l’autre : elle fait vivre ensemble Ariel et Caliban dans un corps d’homme, les contraint doucement à respirer ensemble pour que la terre soit un peu plus habitable chaque jour.
 La poésie de Pierre Dhainaut, qu’on a dit hantée par les terres du Nord, conquiert ici de nouveaux charmes, ceux d’une montagne la nuit, d’un torrent dont on remonte le cours. Presque incantatoire, obsédant, le mot nuit guide le poète vers le mystère de la mort, celui d’une lumière paradoxale qui illumine l’existence : "Nous ne naissons que de la nuit." Avec ces "Leçons des lèvres" qui referment le "Livre" ou ces "Voix pour l’hiver" dans "Le don des souffles", Pierre Dhainaut s’affirme comme l’un des très grands poètes de la mort. Sa poésie est bien "terre des vois " – on se souvient de ce livre, paru chez Rougerie – les morts s’y assemblent en cercle autour du poète habité de leur souvenir, mais qui sait que "la nuit n’explique pas la nuit" et qu’on ne peut s’en tenir là.
 Les ruptures de construction, omniprésentes, disent bien la fragilité de cette parole qui se veut seulement généreuse, et jamais grandiloquente, jamais rhétorique, jamais facile : consciente de sa rhétorique, qui n’est que le signe d’une souveraine maitrise et d’une économie de moyens exemplaire.
 Que la prière, ici, soit errante signifie bien cette condition qui est la nôtre, de ne savoir plus avec certitude quels dieux prier : mais que le geste, dans l’incertitude, en soit permis, parce qu’il n’engage que soi, le poète n’en doute plus ; dans l’écoute, "l’air parle aux dieux dans leur langue", qui est l’insaisissable au-delà des mots.