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Pierre Dhainaut : Et même le versant nord, lu par Sabine Dewulf (Poezibao)

Et même le versant nord : ce titre de Pierre Dhainaut diffère des précédents. Loin des souffles de l’aube, le texte liminaire affronte une « nuit » intérieure, jusqu’à ce que l’obscur se dénoue et frémisse à nouveau : « en profondeur le silence », le « bruissement du lierre », « le tumulte/du torrent »… (p. 7). Prolongeant le titre, il suggère que même l’ombre la plus forte n’est pas séparée du flux de vie. Ici, le poème cherche sa source au plus profond : il « puise en nous une force qui le met en branle et l’entraîne vers un horizon dont il ignore tout, mais aussitôt nous avons la sensation qu’à l’horizon s’émeut une autre force qui l’attire, l’oriente » (p. 63) . […]

Sans tarder, le poète dessine les contours de ce « chaos », qu’il semble lier à l’épreuve de la maladie, voire à la projection de sa propre fin : « Tu prends peur, tu étouffes » (p. 11). Le geste d’écrire n’en est que plus vital : « Il est temps que tu t’en avises, le mot “souffle” // n’a de sens que si tu l’amplifies. […] » (p. 13). […]

Mais en réalité, ce « versant nord » déborde largement le dénouement d’une existence : il « se dresse partout, à tous les âges, dès que se relâche la force d’attention, de bienvenue » (p. 57). Ce contre quoi s’élève le poème, c’est une distraction égocentrique (« renonce à te soucier de toi », p. 26) ; en nous détournant de l’ombre, un tel divertissement nous impose le mensonge d’une existence avide de jouissance : « Les vents sur le versant nord sont nocturnes, hostiles. Éprouvons-les, ces vents, au lieu de nous comporter en intrus » (p. 57).

Éprouver ainsi, c’est expérimenter, de toute son attention, la vivacité du temps qui passe : « Appelons “poèmes” ce qui nous met en garde. […] ils libèrent une voie où de plein gré nous serons des passants » ; Lao-Tseu et Rûmi ont-ils mieux dit cette nécessité, pour vivre pleinement, d’une « vigilance » aux bras ouverts (p. 65) ? Ainsi le poète accueille-t-il jusqu’au départ de l’enfant tant aimé : « dire oui à l’instant qui se retire / en l’instant neuf, change la perte en legs, / l’impasse en gué, le silence en audience » (p. 20). […]

Les poèmes se dérobent à la préhension, fût-ce celle d’une signature : proches de l’« esquisse » (p. 29), ils se font « avant-poèmes » (p. 64), actes d’éveil généreux, « passant de main en main / comme de souffle en souffle » (p. 31). Souhaitant affaiblir les « marques d’autorité » de la ponctuation (p. 69), le poète favorise toujours la virgule légère et l’enjambement, pour que « ce qui s’annonce, fragile, / afflue, plus impétueux que la sève, / se communique, t’oblige à acquiescer » (p. 28). Même dans un « corps captif », un « mot errant » suffit, murmuré « en offrande »… […]

N’hésitons pas à dire ces poèmes de Pierre Dhainaut, qui nous libèrent de l’inutile – la « montre » (p. 38), les « Ténèbres », ce mot de « solitaires » (p. 43), les « stèles » (p. 50), et même ces « dates » où s’écrivent les poèmes (p. 68) : « tu ne seras jamais assez présent » (p. 41)… Saurons-nous amplifier, nous aussi, notre écoute, la présence à ce « pays en liesse » (p. 49), où l’on peut, sans contradiction, « être à terre, être au large » (p. 48) ?

[La lecture de Sabine Dewulf dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée sur le site Poezibao le 5 septembre 2018.]