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Gérard PFISTER

(1951)

Gérard Pfister est né à Paris le 7 avril 1951 d’une famille qui, du côté paternel, était établie à Colmar de longue date. Du côté maternel, les activités familiales, sont tournées vers la taille et le négoce des pierres précieuses, en étroite relation avec le milieu diamantaire néerlandais. C’est ainsi qu’il se trouve en proche parenté avec les rares survivants de la famille d’Etty Hillesum.

 Après des études de sciences politiques, de droit et de lettres, il a exercé des activités professionnelles très diverses dans le secteur industriel et dans le domaine financier.

Il soutient en 1975 une thèse de doctorat sur le poète dadaïste Pierre de Massot dont il publiera en 1992 l’essentiel de l’œuvre poétique sous le titre Le déserteur. Au travers des figures du Strasbourgeois Jean Hans Arp, du Roumain Tristan Tzara et du Cubain Francis Picabia, Dada, dans sa radicalité et sa créativité, demeurera tout au long de son travail d’écriture, de traduction et d’édition, un point de repère essentiel et constant.

Du nom d’une montagne où il possédait alors une minuscule maison de berger, à Malaucène, face au Mont Ventoux, il crée en 1975 avec quelques amis les Éditions Arfuyen dont il assurera sans interruption la direction littéraire. La même année paraît son premier texte, Faux, dans le numéro 2 de la revue Arfuyen. 

Nombreux voyages en Italie, au cours desquels il rencontre Alfonso Gatto, Leonardo Sinisgalli, Clotilde Marghieri, mais surtout Margherita Guidacci de qui il demeurera très proche. Nombreux voyages également en Turquie, vers laquelle il se trouve tourné par des liens familiaux. Premières traductions de l’italien et du turc en 1979.

En 1990, il propose à deux amis éditeurs, François Xavier Jaujard (Granit) et Michel Camus (Lettres vives), au poète et marchand d’art Marwan Hoss et à Valérie Catherine Richez de créer une nouvelle revue, L’Autre, qui publiera cinq numéros.

Il a créé en 2001 aux Éditions Arfuyen la collection Les Carnets Spirituels, dont l’un des buts est de redécouvrir les grandes œuvres spirituelles du patrimoine littéraire français. C’est en relation avec ces recherches qu’il a découvert et s’attache à faire connaître l’œuvre de Marie de la Trinité (1903-1980). Il est l’auteur d’une adaptation théâtrale d’après sa vie et son œuvre, Paule dite Marie, une femme cachée (créée en 2003).

Avec le soutien de Claude Vigée, Jean-Claude Walter et Jacques Goorma, il a été à l’origine de la création du Prix de Littérature Nathan Katz et du Prix du Patrimoine Nathan Katz (2004), puis du Prix Européen de Littérature (2005) placé sous le haut patronage du Secrétaire général du Conseil de l’Europe et le parrainage de la Ville de Strasbourg.

Gérard Pfister a réalisé de nombreuses traductions de l’allemand (en particulier de Maître Eckhart et des mystiques rhénans), de l’italien, de l’anglais et du turc. En collaboration avec d’autres traducteurs, il a également traduit des textes d’autres langues, telles que l’arabe, le japonais et le chinois.

Il a également dirigé deux ouvrages de référence : l’un pour faire connaître l’un des mouvements les plus extraordinaires et les plus méconnus de la Résistance, Marcel Weinum et la Main Noire (2007) et l’autre pour faire mieux comprendre les enjeux de l’écriture dite poétique, « La poésie, c’est autre chose » – mille et une définitions de la poésie (2008).

Marié à Angers en 1984, il partage son temps, avec sa femme et ses trois enfants, entre Paris, Strasbourg et les Hautes-Vosges alsaciennes.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Aventures

Y (tome 1)

Y (tome 2)

D’une obscure présence

Naissance de l’invisible

Blasons du corps limpide de l’instant

Marcel Weinum et la Main Noire

La poésie, c’est autre chose

Les chiens battus

Le Pays derrière les yeux

Le grand silence

Le temps ouvre les yeux

Présent absolu

REVUE DE PRESSE

La Transparence
 (01/04/2005), par Image de couverture de Janos Ber

« Plus qu’aucune autre, écrivait Roger Munier dans sa préface à Naissance de l’invisible, l’œuvre déjà riche du poète qui dit en ces pages la lente et difficile "naissance de l’invisible" s’enracine dans l’expérience vécue. Sa voix parle à quiconque. » Et, dans son Bulletin de Théologie Littéraire, Jean-Pierre Jossua tentait une définition de la poésie du Tout proche  : « La poésie de Gérard Pfister est arrivée à sa marurité. Comment la définir autrement qu’une poésie mystique pleine de pudeur ? » 

La Transparence est constitué de seize suites, d’une forme assez comparables à celles du Tout proche, mais dont le propos s’apparente bien plus, en profondeur, à celui des Blasons du corps limpide de l’instant. Au reste, la « limpidité » qu’évoque le titre des Blasons n’est-elle pas le corps même de ce nouveau livre ?

La Transparence est tout à la fois ce qui est le plus clair et, par sa clarté même, insaisissable. C’est cette transparence-là, que nous habitons sans la voir, dont nous vivons sans le savoir, que s’efforcent de rendre sensible ces 16 suites.

Citons ici un extrait de la neuvième : « Ce qui / se connaît // comme néant / n’est rien // et pourtant / pourtant // se connaît /// Ce qui / se connaît // comme néant /est pure // transparence, / pure présence, // ici ne manque / rien, // et tout / a été perdu /// Ce qui / se connaît // comme néant // n’a pas besoin / de dieu // pour l’entendre // n’a plus besoin / de l’homme // pour parler, // un pur espace / de lumière ».

La Transparence
Saisons d’Alsace (07/01/2005), par Michel Loetscher

Depuis 1975, Gérard Pfister s’attelle, à la tête de sa maison d’édition Arfuyen, à une entreprise exigeante : éditeur de poésie, passeur de spiritualités, traducteur, il trace obstinément son sillon poétique... tout en travaillant sur les marchés financiers. De cette contradiction féconde surgit une aventure qui invoque tout à la fois le défi à l’époque et la grâce d’un dompteur de feu – ou d’un alchimiste qui sait, avec du feu et du peu, faire jaillir la conscience de la langue.

L’oeuvre poétique de Gérard Pfister porte haut l’exigence et l’urgence. Elle va vite et fait lever la parole comme on fait advenir un lever d’âme – ce mince filet d’une parole d’incertitude, tenue au plus vif du souffle, qui se dissout sans s’épuiser dans sa clarté et laboure l’insécurité contemporaine où, comme l’amour (ou les day traders ?), elle risque tout sur un signe – ou un éclat d’absolu entrevu.

Sa netteté d’épure résonne comme un diamant jeté contre la vitrine givrée de nos indifférences repues – et jamais en repos d’un désir à épuiser : Ce qui se connaît comme néant quelle étrange lumière, une présence mais comme de personne, un royaume mais comme sans lieu En pastichant la phrase de Valéry, on pourrait dire de la parole poétique de Gérard Pfister : « Le poète ne doit jamais dire qu’il fait jour ; il fait advenir le jour » – ou un frisson de jour dans une durée qui va…

La Transparence
Poezibao (16/04/2005), par FlorenceTrocmé

La Transparence  : un titre-programme véritablement pour ce nouveau livre que publie aujourd’hui Gérard Pfister, comme s’il s’effaçait derrière les quelques thèmes qui s’entrelacent ici : la fleur, l’enfant, la source, le souffle, le fruit, une poignée d’adjectifs, de verbes et de noms qui ouvrent les seize séquences qui composent le recueil et qui tels autant de cours d’eau convergent vers la coda, un seul passage.

Fragiles esquifs en effet que les mots et les textes ici assemblés dans un monde paradoxal qui évoque puissamment l’univers des mystiques, où les certitudes se brouillent, entre désespoir et sagesse. La pensée, aphoristique, semblant « battre », osciller d’un pôle à l’autre, de vide à plein, entre présence et absence, entre néant irrémédiable et sentiment du divin, avec parfois en filigrane une évocation christique. (...) 

Apparaît ainsi, alors même que l’auteur se fait transparent en ces pages où le tu désigne un impersonnel soi-même peut-être ou l’alter ego, la cohérence de la démarche de Gérard Pfister, dont il faut rappeler qu’il est à la fois poète et éditeur.

La poésie, c’est autre chose
Le Magazine Littéraire (06/01/2008), par Jean-Yves Masson

Définir la poésie ? Impossible, dira-t-on : il y a autant de définitions de la poésie qu’il y a de poètes. Raison de plus, répond Gérard Pfister, pour leur donner la parole !

Pour fêter les 33 ans d’Arfuyen, la maison d’édition qu’il dirige, il a rassemblé ici 674 définitions ou propos sur la poésie, dus à 240 poètes de toutes langues et de toutes époques, bien que majoritairement contemporains. Une manière symbolique de signifier l’identité chrétienne de cette maison qui publie avec grand succès une remarquable collection de "Carnets spirituels", et de manifester à cette occasion son esprit d’ouverture puisque les poètes publiés au catalogue sont loin d’avoir tous la même option religieuse.

À la lecture de ce passionnant petit volume, on se convainc que, si la poésie ne s’enferme dans aucune définition, elle n’est nullement une chose vague, mais un art sur lequel on peut et on doit réfléchir. À lire absolument ! 

Les Carnets spirituels d’Arfuyen
Dernières Nouvelles d’Alsace (29/05/2004), par Antoine Wicker

L’œuvre de Maître Eckhart est au cœur d’une originale collection des Éditions Arfuyen : d’édifiants Carnets spirituels, qui font leur miel de toutes cultures et civilisations.

Il se partage entre Paris et Orbey, près du Lac Noir, où il vit en pleine forêt, avec vue étagée sur les Vosges et la Forêt-Noire : Gérard Pfister y entretient, entre mystique rhénane et spiritualité indienne, entre lettres anciennes et poésie contemporaine, la flamme d’une passion éditoriale d’extrême élégance et rigueur, qui lui est venue dans le mouvement de l’après-mai 1968 au sein d’un groupe d’amis travaillés par le même souci littéraire et poétique : quête de liberté, mais marquée au coin de l’exigence intérieure plutôt qu’imprégnée d’idéologies sociales et politiques, ou de sciences humaines, se souvient-il.

« Littérature„ spiritualité, éditions bilingues, Alsace » : tels sont les quatre pôles naturellement associés de l’action éditoriale d’Arfuyen.

L’Alsace donc y est au coeur : Jean Hans Arp, Yvan Goll, Ernst Stadler, René Schickelé et Albert Schweitzer y côtoient Nathan Katz, Claude Vigée, Alfred Kern ou Jean-Paul Klée, mais aussi Charles juliet, William Blake, Eugène Guillevic, Rainer-Maria Rilke, John Keats, des poètes turcs et persans, chinois et japonais.

Et Maître Eckhart de la même façon, y est au coeur de la série des « Carnets spirituels » édités par Pfister : vingt-cinq carnets publiés (de Marie de la Trinité, de Jean Tauler, de Thérèse de Lisieux, de Hans Urs von Balthasar...), parmi lesquels quatre de Poèmes, Dits et Légendes d`Eckhart auparavant inaccessibles, après la réédition déjà, en 1,998, d’un fondateur Sur l’humilité.

Auxquels carnets il aut aujourd’hui ajouter ces très singuliers Dialogues de Maître Eckhart avec soeur Catherine de Strasbourg, traduits du moyen haut allemand, par Pfister, préfacés par Marie-Anne Vannier : de courts sermons tricotés dans de longs dialogues, à caractère partiellement ou largement apocryphe probablement, sur l’expérience mystique, entre Eckhart et une soeur Catherine – entre le confesseur et l’une des moniales dont il eut la charge lors de son vicariat, de 13t3 à 1324, à Strasbourg ; à moins qu’en cette Catherine iI ne faille reconnaître la figure allégorique des grandes mystiques rhéno-flamandes qui impressionnèrent le prédicateur, ici mis en scène par le cercle strasbourgeois des amis du Maître ?

Bel hommage en réalité à la hardiesse de pensée et vivacité de langage de ces dominicaines et béguines – interlocutrices, disciples ou inspiratrices... – qui imprimèrent marque de grand caractère en effet sur la scène mystique rhénane.

Au plus près de l’esprit de ces Carnets spirituels, Gérard Pfister prend plaisir à associer à Johannes Eckhart dans le calendrier éditorial d’ Arfuven en ce début d’année, l’oeuvre mystique de l’un des grands poètes du soufisme populaire : Yunus Emre, dont il entreprend par ailleurs la traducdon : les Chants du pauvre Yunus sont d’un intérêt tout fait remarquable, et dans sa très érudite préface à ce cahier, Pfister propose examen lumineux de l’une et l’autre passion, de l’un et l’autre destin, et l’un éclairant l’autre. Du maître rhénan au maître soufi, du savant théologien au pauvre poète illettré, et d’un bord à l’autre, dit-il, de l’Occident médiéval : c’est passionnant.

Paroles des humbles et des silencieux
Les Affiches (08/05/2008), par Michel Loetscher

Le poète et traducteur Gérard Pfister, fondateur des Éditions Arfuyen (et opérateur inspiré des « marchés financiers »), publie un livre essentiel, à recommander dans les écoles et les chaumières – une somme qui cerne au plus près au plus vif (et auprès de plus de trois cents auteurs) la définition de la poésie, cet humble travail d’artisan qui, sur l’établi des mots, « peut devenir, les bons jours, œuvre d’artiste »...

Au fil d’un abécédaire inspiré (de A comme Affirmation à V comme Vie), l’auteur de Blasons du corps limpide de l’instant (Arfuyen) nous emmène de Jacques Ancet (« La poésie, ce serait peut-être cela : voir se lever le monde dans le jour du langage ») ou de Blaise Cendrars (« L’écriture est un incendie, car écrire c’est brûler vif, mais c’est aussi renaître de ses cendres ») à Boris Pasternak (« La poésie est la prose (...), la prose même, la voix de la prose, la prose en action et non en récit ») – sans oublier Michel Cazenave (« La poésie, ne serait-ce tout simplement de dire avec des mots ce que les mots ne peuvent pas dire ? ») et... Gérard Pfister (« Pas tant une parole qu’une écoute. Pas tant création qu’expérience » ou « La chose prise au mot, comme la truite à l’hameçon, pour la remettre à l’eau, marquée d’une blessure »)...

À méditer aussi, cette réponse du berger grec à Jacques Lacarrière : la poésie, « c’est quand un mot rencontre un autre mot pour la première fois ». Un vrai livre de « rupture » avec l’inessentiel, le futile et le dérisoire qui donne l’intelligence de « ce qu’un corps fait au langage ».

Blasons du corps limpide de l’instant
Revue Alsacienne de Littérature (02/01/2002), par Jean-Claude Walter

C’est un livre qui nous emmène doucement, sûrement, vers un point de réflexion – de prise de conscience –, et qu’une relecture même attentive ne suffit pas à épuiser. Livre de grande richesse, et de rigueur. Contre la fuite, les faux-fuyants, l’inconscience et le découragement, contre la pulsion de mort et son cortège de fantômes, cette parole nous dit en toute simplicité : vivez. Scrutez l’instant, aimez ce moment qui vient, apprivoisez le présent, pour vivre pleinement, Pour être, en toute lucidité. « Cela seul doit nous importer : être présent au présent. Présence dans la présence. » 

Et cela se fait par un mouvement « naturel » du texte – entre la première phrase, « C’est l’instant de vivre », et la dernière, page 135, en neuf chapitres qui vont du « désir »  à la « danse » et à « l’urgence de la parole ». Et cette progression lente mais obstinée d’un verbe qui ne s’accorde ni répit ni repos, nous entraîne toujours plus avant – pour nous dire l’essentiel. Soyez attentif à votre désir, ce désir qui vous résume tout entier, pour cette appréhension du moment présent. Soyez lucide, écoutez votre corps, votre sentiment, le message de l’Autre en vous – l’ami, le dieu vivant que la parole réveille et révèle tout au long de ce chant, comme une longue phrase unique, qui est en mouvement. Une antienne. Une prière. « Qu’elle monte par no voix vers le ciel, cette prière dont nous ignorons tout, cette quête mystérieuse dont nous por-te le désir... » 

Où le poète s’efface volontairement : il n’emploie jamais le « je », mais préfère le « tu » du dialogue, ou le « nous » comme un lien, une pensée partagée, une démarche solidaire. Ainsi la phrase s’élève en prose et nous emmène, puis devient cursive dans le poème, pour laisser agir les mots, l’interrogation salis cesse reprise et poussée plus loin, jusqu’aux extrêmes. Pas de leçon, mais une quête. Pas de réponse directive, mais une expérience basée sur l’usage de la parole, la méditation, et, nous y revenons, la prise de conscience.

Dans l’âpre combat avec le temps, Gérard Pfister opte pour la célébration du présent : « Dans cette étrange limpidité de l’instant il nous est donné parfois, il nous est donné vraiment, de vivre de la vie divine. » 

Blasons du corps limpide de l’instant
Le Mensuel Littéraire et Poétique (02/01/2000), par Gaspard Hons

Il ne nous reste qu’à imaginer le centième texte du livre de Gérard Pfister, les 99 livrés en 9 séquences de 11 éléments nous sont à présent connus. Les 99 textes, comme pour préparer la venue du 100°, demandent tant de présence que nous n’arriverons jamais à ébaucher l’ombre du manquant. Le 100° nom ne doit-il pas rester inconnu pour respecter la tradition ?

Nous voici face à face aux textes de Gérard Pfister, face aux choses, face à nous-mêmes ; en ce face à face, hors toute architecture, la rencontre n’est pas évidente, ni l’écoute. La plénitude se mérite, se gagne méditation après méditation, avec le risque de nous abîmer en cours de plongée. Si l’édifice construit par Gérard Pfister tient merveilleusement debout, sa visite pose problème ; il ne suffit pas de « suivre le courant de l’eau qui s’écoule en nos cœurs ». Ni de nous mettre à « l’écoute (de) l’instant », pour approcher l’autre, le même, l’inattendu, le désiré, le désirant.

Quoi qu’il arrive « nous restons (toujours) au dehors », comme étranger à tout. Nous nous retrouvons parfois dans le « seul instant (de)(du) vivre », les vains face-à-face dans le désir, l’abîme, l’autre, l’oubli, la présence... ne sont que leurres, illusions. « Nous raconter », « nous nous racontons », sans plus.

Les « 99 regards sur le seul » de Gérard Pfister nous permettent d’échapper à notre espace recroquevillé, de prendre l’envol, d’accéder à l’essentiel de la vie même de l’instant, de nous appréhender en dehors de ce qui nous étouffe. 
  Qu’es-tu parti chercher ailleurs,
 Toi qui n’es que misère :
 la faim,

 

 la misère même du dieu 
  que tu veux oublier.

 
 Les déclinaisons spirituelles de Pfister ne se donnent pas, elles s’arrachent. Quand le lecteur les frôle, il est envahi par une immense douceur. Là est, en définitive, la leçon d’un poète découvert il y a dix-huit ans, et jamais quitté depuis lors.
 Dans l’amande

 est sa danse 
  et sa lumière 

 a réchauffé
  jusqu’à nos cœurs boiteux

Blasons du corps limpide de l’instant
Christus (07/01/2001), par Yves Roullière

Les Éditions Arfuyen, dont l’auteur de ce livre de poèmes est aussi le fondateur et le directeur depuis vingt-cinq ans, sont un des rares lieux où s’exprime le meilleur de la littérature spirituelle d’inspiration principalement chrétienne. Publiant aussi bien des textes de la plus ancienne tradition que des écrits contemporains, Gérard Pfister est très marqué par les rhéno-flamands dont la mystique du présent et la voie apophatique se ressentent dans ses proses poétiques.

L’ensemble, structuré en neuf parties, à l’écriture exigeante mais accessible, se présente comme autant d’étapes mystiques : le désir renvoie en quelque sorte aux prémices de la prière ; l’abîme à la crainte de Dieu ; le miroir à l’examen de conscience ; le ciel au recueillement ; l’autre au prochain à figure christique ; l’oubli au « cœur à cœur » ; l’offrande à l’abandon ; la présence à la contemplation ; la danse finale à l’illumination...

Aucun « progrès » spirituel à rechercher ici. Chacune de ces étapes prend source et sens en un Dieu caché à partir d’un seul point insaisissable : l’instant.

Blasons du corps limpide de l’instant
La Vie spirituelle (12/01/2001), par Gilles Baudry, o.s.b.

S’il fallait hasarder non pas un résumé mais une approche de ces « variations » –au sens musical du terme – sur l’unique thème de l’instant, elle pourrait prendre la forme de cette interrogation ; l’espace d’un instant, saisis d’infini, ne nous arrive-t-il pas d’entrevoir notre être d’éternité, bien que nous ne percevions la plénitude qu’à travers l’expérience de la limite et de la contradiction ?

D’une intensité retenue et d’une homogénéité exemplaire, ces Blasons de G. Pfister (qui fête les 25 ans de ses Éditions Arfuyen de haute tenue) portent loin la réflexion sur cette entrevision, sur cette perception pure et toute bergsonienne du temps.

Très personnel, cet ouvrage est rythmé en neuf séquences de onze textes chacune selon un orbe parfait. Chaque page se présente comme une prose méditative suivie, en italique, d’un écho poétique épuré, ciselé, joyau de concision.

Autant d’instants éternels, de surgissements suggérant que le temps n’est pas simplement le rapport entre événements se déroulant dans la durée ; il est mystère. Car ici, l’instant n’est pas l’instantané ni l’immédiat, mais le moment présent vécu comme plénitude offerte ; à la fois lieu de passage et patrie, « Maintenant de toujours », pour parler comme Maître Eckhart.

Mais alors que cette béatitude de l’instant pur se trouve à portée de main, elle semble intangible, ou plutôt, tout se passe comme si nous nous étions absentés ; comme si perdurait la tentation de la fuite en arrière dans un passé dont le miroir serait déformant, ou dans la fuite en avant dans un futur dont nous ne posséderions pas le code. L’instant, lui, précisément, est en mesure de nous remettre la clé en nous invitant à la réceptivité, à l’écoute suprême, à l’attention et à la surprise d’être.

Lavés, nos yeux pourraient s’ouvrir sur « I’estuaire du ciel », apprendre l’alphabet de la lumière natale. Tout pourrait advenir et hâter la naissance à nous-mêmes et à l’autre.

D’où vient donc notre incapacité à habiter avec nous-mêmes ; notre propension à passer à côté du trésor de la sagesse qui nous désencombrerait, nous octroyant la force d’être sans défense ?

Parmi les obstacles, l’Auteur pointe, entre autres, l’habitude, cette « grande sourdine » (S. Beckett) : la peur du neuf, de l’inconnu. Seul l’instant accueilli, vécu dans l’humble gloire d’aimer au quotidien pourrait nous rapatrier, nous recueillir pour mieux accueillir.

Est-ce par crainte de verser dans le piétisme que cette quête de spiritualité évite de nommer « l’ami » des hommes, au risque de la gnose et de l’allégorie floue ? G. Pfister parvient cependant à frayer au lecteur un chemin vers la lumière par vocation d’éveilleur.

Cette « célébration du présent » (à connotation liturgique) ne se clôt que pour éclore, pour ouvrir à ce physique d’âme qu’est la danse. Tout, ici, a le poids de la légèreté.

Gérard Pfister dans « l’espérance du présent »
La Croix (30/03/2000), par Claude-Henri Rocquet

Ses proses sont un chemin de méditation dont la poésie ne saurait être absente : chant ou pensée, il s’agit toujours chez Gérard Pfister, d’atteindre une vérité de parole.

Pascal le dit : « Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre. » Nous espérons : nous attendons... Cette pensée pourrait être la semence et le principe du nouveau livre de Gérard Pfister, Blasons du corps limpide de l’instant, qui s’ouvre ainsi : « C’est l’instant de vivre. C’est notre instant unique. Si nous n’y trouvons pas la vie, où la chercherons-nous ? Si nous n’y trouvons pas ce qu’est la vie, où pouvons-nous espérer de vivre jamais ? » 

À partir de ce point, de cet instant initial, central, le livre se construit, s’édifie. Il se compose de neuf séquences de 11 textes : 99 textes à quoi s’ajoutent la page liminaire et la finale. Chaque prose est suivie, en italique, de quelques lignes qui sont comme le reflet, l’écho, de ce qui les précède : son essence, plus silencieuse, plus proche du poème.

L’architecture du livre et cette composition qu’on dirait musicale ne sont pas séparables de son dessein, de son sens. N’est-ce pas signifier d’emblée que s’il s’agit de s’orienter vers l’instant – orient perpétuel, origine –, le flot du temps, sa dispersion, nous le fera manquer ? Pour commencer à vivre, intérieurement, il faut le cercle et le point, la rosace traversée de lumière, la coupole du temple, le nombre, la figure. Il faut un ordre, une forme. La forme de l’écriture, de la parole, achemine déjà l’auteur et le lecteur à ce qui se tient là, à celui qui se tient là : lui-même, et celui qui est en lui plus lui-même que lui, et qu’il arrive à Pfister de nommer : l’ami, le dieu.

On connaissait en Gérard Pfister le poète. Les proses de Naissance de l’invisible, et ces Blasons, comment les désigner ? Parlons d’un chemin de méditation mais dont la poésie ne saurait être absente. Prose ou poème, chant ou pensée, instant du cœur ou espace de la raison, il s’agit toujours, chez Gérard Pfister, d’atteindre une vérité de parole. Poésie ou prose, il s’agit de ce qui en chacun de nous mène et ramène à l’origine, à l’intérieur : « L’urgence de la parole. Le mouvement en toi qui appelle. Qui veut louer. Qui veut aimer. Qui veut vivre. Le besoin d’apprendre, mot à mot, la parole. Et l’ami est auprès de toi... – Qui est-il ? Il te parle. Il t’enseigne la parole. Tu l’écoutes, tu notes ce qu’il dit. Qui est-il ? Tu ne sais, qu’importe. Il te connaît mieux que toi-même. Il te sait par cœur. »
 

Ce livre est un dialogue avec soi, une manière d’examen de conscience. Mais celui qui se parle au fond de sa nuit, cherche sa lumière, s’éblouit de tel instant de vie et, parce qu’il se veut sincère et nu, tend au lecteur, à l’autre, un miroir. De ce livre où l’auteur est présent, présent en personne, l’auteur s’absente, pour nous laisser l’habiter, et que nous y demeurions : son livre sera notre demeure. Comme il apprend à s’effacer pour que l’instant l’habite, l’instant : l’éternité. L’exercice dont ce livre est le fruit et le moyen, voici qu’il devient, naturellement, exercice du lecteur dans le temps de sa lecture, et au-delà. Leçon, mais avec la douceur d’un vent léger ; leçon d’un art de vivre, de vivre l’instant, grâce à l’instant.

L’une des beautés de ces pages – beauté spirituelle – est dans le refus d’une piété facile, factice, fausse. Ainsi, ce refus d’un « dieu » qui ne serait que la projection de notre désir de puissance, d’une volonté d’être quelqu’un, quelque chose ; quand le sens del’instant est de nous conduire à l’abandon, au dénuement, à la pauvreté : « Désespérément nous avons lutté contre le temps, contre le mouvement même de notre désir. Contre cela qui nous emporte, cela qui nous perd. Nous n’avons trouvé d’autre issue que d’amasser cet or, que d’accumuler ce savoir, que d’élever cette idole. »

Blasons du corps limpide de l’instant
Poésie 99 (12/01/1999), par Pierre Dubrunquez

Gérard Pfister nous offre avec son treizième livre un peu comme la somme des précédents : 99 textes alternant chacun prose et poème, 99 regards sur le mystère de l’instant, c’est-à-dire, proprement, sur l’Ineffable, 99 en mémoire de ce centième Nom de Dieu qui, selon la Tradition, nous reste à jamais inconnu. 

« Nous voici face aux choses, face à nous-mêmes. Notre face tournée vers l’instant. La face de l’instant tournée vers nous. Et c’est comme si rien n’avait lieu. Rien ne se passe. Rien ne parle. Nous restons interdits. » Ainsi débute « Le désir », première des 9 parties (« L’abîme », « Le miroir », « Le ciel », « L’autre », « L’oubli », « L’offrande », « La présence », « La danse ») qui composent ce livre-itinéraire vers la parole et celui qui la prononce : « L’urgence de la parole. Le mouvement vers toi qui appelle. Qui veut louer. Qui veut aimer. Qui veut vivre. Le besoin d’apprendre, mot à mot, la parole. » 

Quel est donc celui qui, à l’ultime page du livre, nous initie ainsi au poème de vivre ? Dieu ou ange ? Gérard Pfister ne répond pas dont le dieu est ce « dieu d’abîme » de la source rhéno-flamande qui est la sienne. Il se contente d’invoquer « l’ami qui est auprès de toi ». « Qui est-il ? Tu ne sais, qu’importe. Il te connaît mieux que toi-même. » II est l’ami qui « court et bondit, (qui) danse, et sa joie est de donner à la voix de l’ami son ha(eine, de donner son regard à !a vision de l’aimé ». Il est notre double lumineux dont un abîme nous sépare mais qu’on rejoint dans le « corps limpide de l’instant », dans ces moments d’abandon à la « grâce insaisissable du présent » qui constituent autant de « blasons » de l’homme éternellement à venir.

Blasons du corps limpide de l’instant
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2002), par J.-P. Jossua

 Il n’est pas très facile de rendre compte de l’essai de Gérard Pfister, qui eût pu aussi prendre place dans la section consacrée à la poésie. Il s’inscrit dans la tradition du langage amoureux de la mystique, sous la forme particulière des « blasons ».
 Une page magnifique, en prologue, donne à l’ensemble une note d’incarnation en célébrant l’instant offert, décisif, fugitif et pourtant capable de l’éternel si la peur ne nous le fait pas fuir. Elle est suivie de cent autres pages comprenant chacune un titre, un texte en prose et un véritable poème, réparties en neuf chapitres ; la richesse de substance poétique des textes et des poèmes dépasse, heureusement, toute thématique.
 À cette page inaugurale répond une page de conclusion où l’on s’interroge sur l’autre, sur l’ami qui nous fait face et nous parle, nous écoute, dont on écrit les mots, à qui l’on s’offre sans retour.
 Entre les deux, le mouvement part de notre désir de Dieu, que nos mots dissimulent ; ce désir fut entier, mais notre vouloir nous en a détournés afin d’échapper à une dépossession de nous-mêmes ; il faut retrouver ce désir et les mots qui l’avouent, avec la grâce qui ne nous a pas quittés (1). L’enlisement, l’appel, la renaissance du désir, le mystère de l’instant (II). La description de notre absence à la présence offerte (III). Le ciel accueille la prière, le désir est sans entraves, la rencontre a lieu dans le présent ; joie nocturne de l’expérience ; développement des métaphores du ciel – non identifié à « l’ami » –, de la coupe, de la rive (IV). La surprise, l’imprévisible, le fait d’être dépassé ; la confiance au sein de l’absolue distance ; la possible expérience de l’extase (V). La défaillance et la reprise possibles ; les idoles : du dieu tout-puissant, du moi qui capitalise (VI). La grâce, le don et l’offrande, qui est elle-même don ; la filiation – au sens eckhartien – et la métaphore de la neige, qui va gouverner toute la fin du livre (VII).
 Ce n’est pas le tout-puissant mais le dieu de l’abîme, de la faiblesse et du néant qui est le père ; retour à l’instant ; le portrait de la jeune mère introduit l’idée d’une naissance : celle, suggérée, du Christ qui – Kierkegaard nous l’a appris – est « l’unique instant » (p. 119) (VIII). Alors la vie dans l’espace nouveau nous est décrite : liberté, danse et danse de Dieu, écriture, métamorphose (IX). 
 Telles sont les étapes principales de ce trajet, abrégé d’une vie spirituelle entière. Moins les circonstances de la vie et l’inquiétude pour le monde – dirais-je – qui pourtant ne devraient pas laisser que d’interférer.

99 blasons
La Quinzaine Littéraire (01/01/2000), par Jean-Yves Masson

 En reprenant le terme de Blason pour désigner le spoèmes rasemblés dans ce livre selon un plan géométrique rigoureux, Gérard Pfister réveille d ans l’esprit du lecteur une tradition venue de la Renaissance dont il s’attache à transformer le sens. Il nous donne ainsi un recueil inclassable et fascinant, à l’écart de la prodiuction poétique de cette fin de siècle.
 Les « Blasons » les plus connus sont assurément ceux que les poètes du XVI° siècle réunis autour de Marot consacrèrent au corps féminin. Clément Marot lui-même, après avoir composé en 1535 son célèbre Blason du beau tétin, proposa à ses amis, depuis son exil à Ferrare auprès de Renée de France, de rivaliser dans la glorification du corps de la femme, détaillé partie par partie. Le Blason du sourcil de Maurice Scève remporta la palme, mais la mode se transforma en fureur érotique et, pendant une vingtaine d’années, la plupart des poètes français, et particulièrement ceux de l’école lyonnaise, s’adonnèrent à l’art du Blason, non sans s’attirer les foudres de Marot lui-même, effrayé de ce qu’il avait déchaîné.
 Cette tradition courtoise demeure à l’arrière-plan de notre poésie amoureuse dès qu’elle se voue à la glorification du corps. On en trouve encore des échos chez Mallarmé, Apollinaire ou Jouve. C’est que le blason n’est pas pure description mais incantation magique, harcèlement verbal d’un objet singulier jusqu’à obtenir de lui que, partie détachée du Tout, il donne pourtant accès à cette totalité qui échappe à la description : comme pour prendre acte du fait que dire le Tout du corps (et l’absolue singularité de la personne) est au-delà des possibilités du langage. Renonçant à le saisir intégralement, la jouissance qui s’empare du corps le fait voler en éclats mais recueille chaque parcelle de la totalité inaccessible comme un fragment d’éternité : acte de deuil autant qu’acte d’amour. D’où, dans le blason, une violence que montre l’ambiguïté du verbe blasonner, qui signifie aussi bien louer qu’invectiver.
 Sous sa forme positive d’acte de célébration, le blason hausse le dire érotique au rang d’expérience métaphysique du corps considéré comme équivalent de l’univers dont la totalité n’est jamais visible. C’est au sens profond de cette tradition que Gérard Pfister se réfère pour dédier au « corps limpide de l’instant » l’un des livres les plus singuliers de cette fin de siècle. Instant fragmentaire, détaché du flux du temps, mais qui dans sa splendeur singulière désigne la totalité absente, l’originaire, ce qui ne peut se dire. Pour le dire, neuf séries de onze poèmes composent ce recueil. Leurs neuf titres : « Le désir », « L’abîme », « Le miroir », « Le ciel », « L’autre », « L’oubli », « L’offrande », « La présence », « La danse », désignent clairement son caractère d’itinéraire mystique. Un texte liminaire et un texte conclusif portant le nombre total des poèmes à 101, nombre dont la tradition pythagoricienne fait précisément un symbole d’union de la partie et du tout. Les 99 textes ont tous même forme double : un poème en prose suivi d’un ensemble de vers courts imprimés en italique, dont la diction rappelle un peu le ton de Guillevic (sans la verbosité creuse des poèmes tardifs de Guillevic).
 Si ces 99 moments méritent le nom de Blasons, c’est parce qu’ils appliquent à l’expérience du temps et à la conscience du présent la technique élaborée par la tradition courtoise. Ce sont des éclairs, des éclats, les fragments saisis dans un miroir, toujours de même forme, d’une réalité qui excède le langage mais appelle (et refuse en même temps) l’union amoureuse. Ces incantations ne masquent pas leur nature de prières, mais c’est une prière qui ne prétend pas connaître ni nommer son objet, qui dit seulement que le présent est ce qui est « donné » par une source indiscernable, dont le nom même est dérobé : il est le don entièrement gratuit du monde visible, un don qui s’annule lui-même comme tel puisque le donateur invisible efface à tout moment sa signature. Il ne faudrait donc pas croire que la lecture de ce livre soit réservée à ceux qui cherchent dans les livres la confirmation d’une foi préexistante (ceux-là n’ont probablement, rien à faire de la poésie).
 Dans la mesure où le livre de Gérard Pfister est un livre de recueillement, on peut certes le dire « religieux », si l’étymologie est exacte qui veut que la religion soit ce qui « relie ». Mais, en décrivant la condition humaine comme désir (« S’il est une prière, que ce soit celle-là : qu’il te soit donné de connaître ton désir »), en affirmant que « le dieu » vers lequel ce désir se tourne (et que l’auteur se garde de nommer « Dieu ») est un « dieu tremblant », en suggérant que la vie divine ne peut être pressentie que dans « l’étrange limpidité de l’instant », Pfister parvient à échapper aux canons de la poésie religieuse et aux dogmes d’une « foi » répertoriée. Il nous donne un livre qui, comme l’admirable et mystérieux Livre des anges de Lydie Dattas dont il est l’éditeur, retrouve d’abord le chemin d’une expérience grave, universelle et nécessaire qui, en poésie aujourd’hui, est précieuse parce qu’elle est devenue rare : celle de la joie.

La Transparence
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (03/01/2006), par J.-P. Jossua

 Le dernier recueil poétique de Gérard Pfister est fait de seize ensembles de poèmes brefs, en vers très courts, libres, et en général composés de distiques séparés par des blancs. Ces ensembles sont désignés par leur incipit, très significatif, dont l’ensemble donne ceci : jaillis, une fleur, vois, l’enfant, demeure, l’avant, la source, dans l’accomplissement, chaque souffle, dans le fruit, pas, dans le cœur, chaque homme, l’enfant, je quitte, sens-tu. Le jeu consisterait à ajouter des verbes, et l’on entendrait un longue phrase disant le mouvement, ou cheminant depuis une vive origine vers un accomplissement, moyennant une intériorisation, un dépouillement, une ouverture à autrui : un itinéraire spirituel qui n’ignore pas la consistance de l’humain. Une dynamique qu’atteste aussi l’ultime poème hors ensemble – « Un seul passage / un seul / exode, un insatiable // amour, quitter, // abandonner toujours, / et toujours // ce retour, / cette offrande, // l’inlassable / fidélité, // toujours la nuit, / toujours // la lumière, / un même corps, // un même fruit » – où un amour, une aventure autres se lisent en filigrane d’une huamoine union.
 La « transparence » n’est pas celle d’une existence qui n’aurait pas ou plus de consistance, mais celle des instants du passage, de la parole, de l’eau, de la perception radicale du néant de soi, de l’enfant à son arrivée parce qu il ne fait pas « obstacle / au mouvement // de l’abîme / au royaume. » Si l’accomplissement est au terme, d’une autre façon il est déjà donné dans celui d un seul par qui – en sa chair, en son sang – tout est offert l’unique présence a été fondée lorsqu’il a partagé « à l’auberge / le repas d’inconnus ». Source, chemin, fruit : triade de mots omniprésents qui dit encore en abrégé l’itinerarium.

La Transparence
Arpa (10/01/2005), par Gérard Bocholier

 Gérard Pfister connaît bien, pour la diffuser dans tous ses livres, la « douceur impérieuse du poème ». C’était une belle formule, riche de sens, de son ouvrage paru en 1991, Celui qui se tait (Lettres Vives). Cette douceur est ici aussi celle de « l’accomplissement », qu’il nous donne à désirer et à méditer, afin de réaliser ce pour quoi nous sommes nés, « laisser l’autre / faire son œuvre », grandir et mûrir jusqu’à mourir, dans un même jaillissement, une même croissance naturelle et surnaturelle. C’est ainsi que « le fruit » pourra apparaître comme la suprême expression, la sublime offrande : « Dans le fruit // la gloire / de la sève, / la fragilité /
de la semence, // le don / parfait // et la mort de la fleur ».

 Chaque bref poème reprend à sa manière cette affirmation essentielle et sa cadence, par douces et pressantes ascensions, fait comme sentir ce mouvement déjà en germe dans la racine ou la source. « Ce que dit / la source // est entendu du ciel ».
 Le poète nous invite à nous mettre à l’écoute de cette source. Elle se trouve au fond de chacun de nous, elle ne demande qu’à laisser aller ses eaux jusqu’à ce que, devenue fleuve, elle puisse tout emporter jusqu’au but. C’est alors que se révèle cette vérité toute simple, que la simplicité transparente des vers nous murmure à l’oreille : « L’accomplissement // n’est rien d’autre / que le don, // le soir / rien d’autre // que le retour / au minuit, // l’inlassable / fidélité // à l’origine ».
 La transparence poétique de Gérard Pfister est tout éclairée du radieux sourire de l’enfance, car « l’enfant / n’est que / pure transparence ». Sa parole, persuasive et touchante, vise à s’écouler, elle aussi, comme une onde mêlée de lumière, ou mieux : comme une eau de lumière unissant pour l’éternité la naissance et la mort. L’écriture du poète levant, mot après mot, pas après pas, chaque obstacle, parvient ainsi à ne plus faire entendre que le pur langage de l’unique amour.

La Transparence
Cahier Critique de Poésie (CCP) (01/01/2006), par Odile Mouze

 La poésie de Pfister est un accompagnement à sa recherche spirituelle. Même s’il est surtout proche des méthodes de la méditation, il a quelque chose de la démarche de Péguy, par la progression lente et les reprises. C’est la veine de la poésie verticale à la Juarroz. L’unité est le couplet, chaque couplet est formé d’une unité de souffle, rarement plus de quatre syllabes, soit ce qui peut se dire (se penser) au rythme d’une marche, – en montagne par exemple, qui requiert de ménager le souffle. Impression d’ascension circulaire autour de thèmes, d’air qui circule -– la page est peu occupée de signes, ça a l’air innocent, mais compte chez un poète dont le chemin spirituel est l’intériorisation du réel (la fleur, le fruit, la source), même si ce réel est si intériorisé qu’il en devient abstrait. Des réussites : « Ce qui / se connaît // comme néant / n’est rien // et pourtant / pourtant // se connaît ».

Naissance de l’invisible
Europe (10/01/1999), par Marie-Claire Bancquart

Si toute poésie est un « exercice spirituel », la poésie spirituelle des croyants semble spécifique, et beaucoup pensent qu’elle ne les concernent pas. Retraçant une aventure intérieure et une expérience du monde, elle peut cependant entraîner n’importe quel lecteur. Encore faut-il qu’elle se reconanisse et comme expérience humaine et comme écriture, ce qui est le cas de la poésie de Gérard Pfister et de Jacqueline Frédéric Frié.[…]

On ne saurait imaginer une écriture plus dissemblable de la sienne [celle de J. Frédéric Frié] que celle du recueil de Gérard Pfister, « poète de la métamorphose spirituelle au sein du monde », comme l’écrit Roger Munier dans sa préface. Il met en œuvre deux voix qui dialoguent, l’une de doute et de douleur, l’autre de transmutation en fraîcheur d’enfance : c’est un texte éminemment théâtralisable, pourvu que I’on mette une grande économie de moyens, comme on l’a fait à la Maison de la Poésie. Les différentes parties du texte, « le mur », « l’enfant », « l’Ange », « l’ami », « la parole », retracent une expérience née de la recherche d’une seconde naissance dans la beauté, recherche occultée par les « remparts d’absence » que nous avons bâtis en nous attachant aux choses extérieures du monde. C’est au fond de notre nuit, si nous savions nous donner à elle, que nous trouverions l’illumination, la transparence, la vraie joie des choses.

Traducteur de Boehme, grand lecteur des mystiques rhénans, Gérard Pfister réussit à faire saisir cette démarche difficile contre les mirages du monde vers le « baiser de feu ». Tout d’abord en évoquant des attitudes très simple, parmi Iesquels le rire léger de l’enfance qui ne s’en laisse pas conter occupe une place éminente. Ensuite en adoptant une progression par reprises et creusement des thèmes. juste à l’inverse des « exclamations » de Jacqueline Frédéric Frié. Il y a du baroque dans ce procédé, tout comme dans la manière de présenter le monde comme un pur thèâtre. Une méditation sur l’écriture est faufilée dans tout le texte : éviter l’aliénation du langage ordinaire, accepter que les mots soient « brisés, cassés », pour mieux naître au chant.  Naissance de l’invisible est un élan vers un accroissrment possible de notre vie, que développera le tout prochain recueil du poète Blasons du corps limpide de l’instant. Se référant à Guillevic comme à Bernard de Clairvaux ce recueil lui aussi s’adresse à tout arnoureux de bonne poésie, bien loin des sectarismes comme des fadeurs édifiantes.

Naissance de l’invisible
Le Mensuel Littéraire et Poétique (01/01/1998), par Gaspard Hons

Comment aborder cette longue réflexion philosophique d’un poète qui au fil des ans, livre par petites touches, non ce qu’il est, mais ce qu’il devient. Deux voix se questionnent et se répondent. Laquelle est celle du poète, laquelle celle de l’écho. Se confondent la voix et la voix off, la voix et l’autre. les deux nous saisissent, nous prennent à bras le corps, jusqu’à nous faire entendre qu’elles sont unes et seules, uniques et multiples. Disent-elles le passage de l’une à l’autre, ou sont-elles des chemins qui ne mènent qu’au réel ?

Quelque chose a eu lieu au plus proche du poète. Comme un dévoilement, un surgissement, une relecture de ce qui, sans doute faisait problème. « Quel est cela qui de dedans consume ton existence ? » Réponse-question à une question précédente : « Quelle beauté y aurait-il sans la souffrance ? »
 

Au fil des pages, des mots non innocents forgent un retour au réel. Ou nous en protègent ? Ferraillement, étirement, arrachement, repliement, aliénation... Réel et fiction. Le réel, au fond de l’être, son secret. La fiction, outil de passage vers une restauration ou restructuration de notre être profond, spirituel, caché, absent ? La fiction, comme l’absence : la « folie de l’être »

La trajectoire de ce livre nous conduit de la culpabilité vers l’éveil, via l’exil : « renverser l’idole ». « Déboulonner la peur », en finir avec l’enfance. Même si le poète écrit le contraire, le « dos au mur ». 

Qui le délivrera du poids de la peur, de celui du vide, du néant ? À quoi répond la voix off, la voix de l’être désirant : « Si nous demeurons dans le néant, sans réserve ni regret, acceptant notre vide, notre misère, notre insignifiance, le secret se révèle à nous. »

Si le dialogue s’établit entre les deux voix du poète, il s’inscrit sûrement, en s’y fondant, dans le catalogue fabuleux des Éditions Arfuyen. Gérard Pfister reste proche des poètes publiés, de ceux traduits : de Margherita Guidacci à Jacob Böhme, de Silesius à Jessica Powers. Voix spirituelles, prenantes et prégnantes, voix tranchantes et, bien sûr, séductrices, se jouant dans le visible en vue d’accéder au seul invisible. Reste à connaître le sens du visible, de l’invisible. du réel, de la fiction, de la réalité : « Que le réel, dans les mots, ne soit à jamais oublié. Que le réel ait dans les mots sa demeure de silence. Et qu’ainsi dans les mots soit préservée la possibilité de la parole. »

Y
Écritures multiples (03/01/1982), par Gaspard Hons

 Symbole d’une seconde inconnue ! Ou, écrit Pfister, le mot le plus court et le plus vaste. Lieu ouvert et pur. « Écoute / voler / la poussière ». Sur l’échiquier du silence le moi s’efface, chaque mot s’effacera à son tour pour faire place au rien. Au tout, à l’essentiel, « à un essaim de nuit ».  Rêveur – actif – à la manière de Bachelard peut-être, Gérard Pfister fixe ses traces incandescentes sur la page, dans la blancheur des aubes bourdonnantes. II marche vers une lumière incertaine, semant non des miettes mais des cailloux : repères ou témoignages, points de chute ou points d’ancrage. Ainsi il réduit la distance et dit le non-dit, accède à l’espace des initiés. Au désert de l’immensité des mots écrits : avec sérénité et sagesse il déjoue les rumeurs de la mémoire et s’arrête pour contempler – rêveur éveillé – « le bois d’un arbre depuis longtemps coupé ».
 Ainsi il aborde le versant de l’instant poétique où rien ne sera jamais définitif, où tout glissement sera permis, où tout geste tentera d’abolir l’incertitude, rien que l’incertitude. « L’eau tombe dans l’eau », écrit-il. Le mot devient imprononçable, s’efface quand la voix s’éteint : reste l’écho de l’absolu, reste une lettre, la lettre Y. Lettre ou mot : une question que seul le Livre pourra résoudre. Ou notre lecture obstinée ou notre désir de déchiffrer l’illisible, de décrypter le signe, ce vocable répété sans cesse : « que dire / d’autre / que moi ». Quelle réponse donner à celui qui cherche, à celui qui ne prend pas la peine de s’arrêter, d’attendre, à celui qui ne sait plus ni lire, ni écrire ?
 « Le silence seul / a poussé / un cri ». Ainsi le poème, celui que j’aime, celui qui m’identifie, me dénude. Celui qui m’exile. Qui m’enracine.
 Y : livre sablier qui lentement mesure le silence qui s’écoule entre nos absences-présences, entre nos instants morts et nos instants poétiques.

Y
Les Nouvelles Littéraires (01/01/1982), par Jérôme Garcin

Y. C’est la vingt-cinquième lettre de l’alphabet et la sixième des voyelles. C’est aussi l’adverbe de lieu qu’à force d’utiliser dans les anodins « il y a » et « j y suis, j y reste », on a tristement dévalorisé. Gérard Pfister a sorti l’y de l’oubli, et le réhabilite dans de brefs poèmes (proches de l’haïku japonais) où les mots, eux aussi sauvés du magma quotidien, dansent en liberté, et provoquent chez le lecteur de curieuses surprises. 

« D’un seul mot écrit / combien / de sens / se dispersent », avoue-t-il dans l’un d’eux. Ces deux petits recueils blancs – remarquablement édités – procèdent parfois d’un esprit dadaïste après la lettre, mais gardent avant tout une teinte très personnelle, parce que totalement affranchie des archétypes et des exigences poétiques.

Avec Gérard Pfister, c’est un souffle de jouvence et d’énergie qui parcourt le territoire des mots et des images. Un sang neuf, en quelque sorte.

D’une obscure présence
La Sape (11/01/1986), par Gaspard Hons

Le monde surgit du devenir, de l’oubli, de l’absence. Pour s’accrocher dans le réel, dans le « présent ». – Le temps ne serait pas une suite de « maintenant », mais un « maintenant » sans suite : « une chose parmi les choses ».

Un va-et-vient incessant entre l’obscur et le clair, une espèce de « grand vent calme » fait d’un peu de silence et de neiges souveraines.

Le poème de Pfister est méditant, et ouvert sur le déploiement vers l’autre, vers l’aimée : vers cette « obscure présence », vers ce temps en gestation. – Le temps : une aimée abstraite, une éclaircie unique.

Le Tout proche
Études (01/01/2002), par Jean Mambrino

 Une poésie de l’intérieur de l’âme. Nue, transparente, inspirée. L’inaccessible est le tout proche. Comme la lumière, « Où chaque feuille / Chaque chose était présente / Resplendissait d’une impassible ardeur // Et qui sans cesse nous échappait ». Dans cette lumière les créatures n’ont plus de nom. « Ton absence est plus belle / Que le jour le plus beau. » Ce rien est pure merveille, pur bonheur.
 « Je viens // Dit la beauté / Je viens à toi. » Elle brise tous les murs, et la beauté murmure : « Mon seul soleil // Est ton désir. » « Mais ton désir / Déjà connaît // Ce que veut mon désir. » Et la beauté se cache ainsi dans son obscurité. « Vois // Dit la beauté / Comme le noir // De mes lèvres / Sait épouser // La courbure de tes mots. » Qui parle ? Qui écoute ? « Tant de lumière // Jaillie d’un seul point / Plus vaste que le ciel. » « La lumière / N’est pas plus vaste que ce point. » Le ciel tout entier peut s’y engouffrer. Chaque créature connaît le secret sans le savoir. Même quand le merle fait silence, « Le chant / Ne cesse pas ».
 « Si aujourd’hui / Tu ne meurs pas // Tu vivras toujours »
. Il suffit de rester dans la danse, dans « l’élan de la grâce », le désir de l’unité. Il ne faut pas pleurer les morts : « Ils vivent / Enfin ». C’est sur nous que nous pleurons. Eux nous voient déjà « comme nous serons un jour ». Ils voient « Dans nos tristesses même / La joie ». Tout vit à jamais dans l’instant. « Nous sommes déjà morts / Déjà vivants. »
 Dans l’intimité du tout proche, dont la lumière est invisible, car elle se cache dans la lumière, vers qui tu vas. Tais-toi, dit la beauté, j’entends ton silence. Ce silence est ta parole, ta poésie.

Le Tout proche
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/2002), par J.-P. Jossua

 La poésie de Gérard Pfister est parvenue à sa maturité. Comment la définir autrement que comme une poésie mystique pleine de pudeur ? Au premier plan tout proche, les saisons au bord du Rhin : un buisson, les cerisiers en fleur un matin, la nuit et une étoile, le bois comme mort, la neige et la primevère qui semble en être née, le merle matinal, le temps de Toussaint, le jardin immobile sous une douce lumière. Au second`plan, une expérience d’absolu tout proche dans l’insolite et la beauté de cette nature (« Je viens / dit la beauté / je viens à toi ») :
  Il y avait
 cet unique buisson

 Comme si tout
 était lavé du monde

 Comme si nos mots
 pouvaient habiter cette lumière.
 Une autre lumière qui surgit dans l’intime, de nuit, ou qui, venue on ne sait d’où, demeure seule dans le jardin immobile. L’instant de vie immortelle qui est en moi aujourd’hui, sans autre but que lui-même. La nostalgie de rentrer dans l’unité, alors que nous sommes déchirés entre « l’un et l’autre ». Plus profond encore, un dialogue d’amour avec Celui dont l’ « absence est plus belle / Que le jour le plus beau », le non nommé, le tout proche ; le buisson ardent, l’étoile unique, le point de conscience noyau de pure énergie, l’autre Voix, l’autre unique qui est déjà là dans l’instant, le Tu dont notre visage et même tout le visible porte les traits. Et toujours la beauté qui nous habite, se dérobe, revient pour inviter à voir et n’est pas vaine promesse. Toujours une vie éternelle, proche de celle des morts « qui sont plus vivants que nous ». En fait, « Il n’y a qu’un instant / Un seul / En son sein / Nous voici [...] / Nous sommes déjà morts / Déjà vivants / [...] Dans l’instant / Tout est accompli ».

La poésie, c’est autre chose
Exigence Littérature (07/09/2008), par Françoise Urban-Menninger

 Le poète de Terraqué, Guillevic eut un jour cette simple mais lumineuse trouvaille : « La poésie, c’est autre chose... » Cette « autre chose » est devenue un livre aux mille et une facettes, véritable boîte à trésors qui nous offre autant de définitions de la poésie qu’il existe de poètes.
 De page en page, nous flânons en terre de poésie où « Les Poètes allument les lampes » (Emily Dickinson), dans un lieu indéfini et indéfinissable. « On n’explique pas le phénomène "poétique" déclare Georges Perros. On le constate. » Et d’ajouter : « La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre. » On l’aura compris, la poésie a quelque chose à voir avec l’indicible qui se situe ailleurs, de l’autre côté des mots. « L’autre chose » est aussi « question de vie ou de mort », affirme Henri Meschonnic ; on est à la fois dans l’ailleurs et pourtant dans l’essentiel. Voilà pourquoi aucune définition de la poésie ne se suffit à elle-même. Pour Roger Munier, « La poésie est en fuite, même de soi ». Le poème, la poésie sont rétifs à toute définition qui les ferme sur eux-mêmes. La cage des mots fait imploser tous les barreaux à l’instant même où on en ferme la porte. Alors pourquoi ce livre, si définir la poésie est par définition une mission impossible ? Parce que tout simplement la réponse est dans la question et qu’écrire ce livre, c’est offrir à la poésie un écrin, un lieu possible au moins dans une bibliothèque où on aura plaisir à le feuilleter et à cueillir, comme dans une prairie, des fleurs de lumière telle celle que nous tend Sylvia Baron Supervielle : « La poésie est liberté qui respire dans l’air et dans l’âme ». C’est ainsi que « cette autre chose » finit par nous devenir indispensable et que le livre de Gérard Pfister apparaît tel un « manuel de survie » à conserver sur sa table de nuit. A vrai dire, il suffit d’ouvrir le livre et le hasard fait le reste comme à la page 118 où on peut découvrir la définition belle et limpide que nous donne Jean-Pierre Lemaire : « La poésie, c’est la musique du monde. » Dans chaque définition, les mots tutoient l’évidence, tout semble être dit et pourtant seul le silence prolonge en nous leur écho jusque dans cette clarté de l’âme, où l’on appréhende le pouvoir de la poésie aux confins du sacré et de l’indicible.

La poésie, c’est autre chose
Zazieweb (17/09/2008), par Sahkti

 Les Éditions Arfuyen et la poésie, c’est une longue histoire d’amour. Une relation à laquelle cet ouvrage rend un bel hommage, en livrant moult définitions de la poésie vue par de belles plumes. Les amateurs du genre y retrouveront avec plaisir de grands noms de la littérature et de la poésie et pourront vagabonder au gré des définitions.
 Si les anthologies poétiques sont nombreuses, force est de reconnaître qu’un recueil de définitions de la poésie est chose moins courante et c’est donc une initiative bienvenue que celle d’Arfuyen.
 Tôt ou tard, le poète s’interroge sur l’art poétique et ce qui le compose. Tout n’est pas que question de règles et de techniques mais aussi de perception du sens donné à l’art qu’on pratique.
 Comme le dit Jacques Ancet, cité page 30, « Il y a le monde, mon langage et autre chose. c’est cette autre chose que j’appelle poésie ».
 En livrant de multiples réflexions et définitions poétiques, Gérard Pfister entend faire comprendre et aimer la poésie. Découpé en grands chapitres (A comme affirmation, C comme connaissance, R comme révélation, V comme vie et d’autres encore), l’ouvrage présente huit facettes de la poésie, illustrées par les définitions d’auteurs chers à Arfuyen et d’auteurs chers à ces premiers auteurs. Le tout accompagné d’explications de textes et de bribes théoriques pour mieux appréhender une disciple encore trop souvent reléguée au rang de littérature mineure.
 J’ai aimé le concept et la variété des extraits proposés, qui permettent, tout en offrant une définition riche de la poésie, de revisiter le panthéon poétique, littéraire ou plus ancien.
Certainement un livre à glisser entre de nombreuses mains, histoire de donner le goût de la poésie, en douceur, à ceux qui ne l’ont pas encore ou ne savent pas comment le pénétrer.

Arfuyen
Basilic (09/01/2008), par Alain Freixe

 Arfuyen, c’est le nom d’une montagne du côté du Mont Ventoux qui a vu naître il y a quelque 35/40 ans la maison d’édition du même nom d’abord sous la forme d’une revue, ensuite de Cahiers aux couleurs vives. Elle s’enrichira de la collection ivoire des Carnets spirituels et enfin de l’élégante collection Neige qui accueille depuis 2006 le Prix européen de littérature. Et ce fut d’abord Antonio Gamoneda (Espagne) et sa Clarté sans repos, puis Bo Carpelan (Finlande) et son Dehors, enfin cette année Tadeusz Rosewicz (Pologne) et son Regio.
 Anne et Gérard Pfister, leurs fondateurs choisissent de publier par delà les genres poèmes, prose poétique, récit – pas de fiction ni de critique littéraire – des écritures travaillées, aiguisées, toujours en prise avec l’expérience, ce qui suppose vie et intensité. Des livres ami(e)s – Je rajoute ce « e » car les femmes sont nombreuses au catalogue ! – des livres qui poignent et nous empoignent pour survivre dans ces sombres temps ; des livres qui ne se contentent pas de parler de quelque chose mais qui font quelque chose par des paroles selon la belle définition que René Daumal, dont nous fêtons le centenaire de la naissance, donnait de la poésie.
 Cette définition du fondateur du Grand jeu, je l’emprunte au livre La poésie, c’est autre chose, publié sous la direction de Gérard Pfister (collection Les Cahiers d’Arfüyen, 15 €). Elle constitue une des 1001 définitions de la poésie recensées dans cet ouvrage – la meilleure bien sûr étant la mille deuxième toujours à venir ! – c’est ce vacillement que nous donne à lire Gérard Pfister. On feuillettera ce livre comme on tournerait un cristal. 8 facettes, 8 approches définitionnelles Affirmation, Connaissance, Émotion, Licorne, Musique, Objet, Révélation, Vie. Le tout réunissant quelques 650 citations de quelque 250 auteurs d’époques, deqangages et de sensibilités très diverses. C’est un sacré service que Gérard Pfister rend à la poésie contemporaine tant il est vrai que ce livre aide à nous la faire comprendre et aimer. Les passionnés sont toujours passionnants : Gérard Pfister est de ceux-là !
 Ce n’est pas sans émotion qu’on lira dans les pages 198 à 200 dans la septième facette, celle de R comme Révélation, les mots d’Alain Suied – ses principaux livres de poésie ont été publiés aux Éditions Arfuyen – qui, cet été, s’est dérobé à nos yeux de ce côté-ci du monde.

« La poésie, c’est autre chose »
La Libre Belgique (07/01/2008), par Luc Norin

 « La poésie est le lieu de l’autre », affirme Bernard Sesé. Il dit aussi : « Comme l’aventure mystique, l’expérience poétique donne accès à l’inattendu du réel. » Mais Baudelaire avait dit déjà que « la poésie est ce qu’il y a de plus réel. C’est ce qui n’est complètement vrai que dans un autre monde. » Rimbaud qui travaillait à se « rendre voyant », Rilke qui prévenait le Jeune Poète : « Le temps ici n’est pas une mesure », ou Claude-Henri Rocquet qui murmure que « la poésie est la parole qui se souvient du chant, de la musique, de la danse – son origine, les quelque trois cents poètes à qui ce livre donne voix et qui viennent de partout dans le temps et l’espace, tous brassent des définitions intimement liées à l’étrangeté fondamentale de la poésie.
 Le breton Eugène Guillevic pourrait toutes les résumer dans une seule phrase : « La poésie, c’est autre chose ! » Gérard Pfister a donc choisi cette définition comme enseigne de son livre, et convoqué, dans son grand kaléidoscope, les poètes les plus proches des chemins non carrossables des éditions et recherches d’Arfuyen.
 Livre conçu comme un abécédaire de huit lettres qui regroupent, cernent et avivent les différents points d’approche : A comme Affirmation, C comme Connaissance, puis viennent l’Emotion, la Musique, l’Objet, la Révélation, la Vie. Et, au milieu des pages, celles du L comme Licorne. On y évoque la poésie comme une femme nue qui se promènerait dans un lieu très fréquenté, et que personne ne verrait... Ce livre passionnant, passionné, nous aide à l’apercevoir. Et, peut-être, à la gratifier de notre propre définition.

« La poésie, c’est autre chose »
Le Bulletin des Lettres (04/01/2009), par Henri Bonnet

 Si on compare la poésie avec d’autres genres littéraires, tout le monde, ou presque, sera d’accord avec la formule de Guillevic que le titre de Gérard Pfister reprend et que son essai diversifie en 1001 définitions.
 Dès la préface, la balle est lancée avec des retours à l’envoyeur (du genre : « La poésie n’a pas en France très bonne presse »), des platitudes à la Boileau, mais aussi, à la suite de Baudelaire, des ouvertures « à une radicale altérité ». L’essai qui joue ces ouvertures se transforme en une suite de formules relativement heureuses qui adoptent l’ordre et l’esprit du dictionnaire, sans que les rubriques en illustrent toutes les lettres : « A comme Affirmation », « C comme Connaissance », en tout huit groupements qui viennent buter sur « R comme Révélation » et « V comme Vie ». Les éditions Arfuyen étaient bien placées, y compris par leurs traducteurs, pour préparer ce parcours plein d’obstacles mais aussi d’illuminations.
 Le lecteur peut picorer à la fourchette dans la modernité comme dans le passé, chez des prosateurs comme chez des poètes, auprès d’inconnus comme de célébrités. Dans son Anthologie de la poésie française (Pléiade), Gide, non mentionné chez Pfister, compare la poé-sie au génie des Nuits Arabes (1001 bien entendu) qui, « traqué, prend tour à tour les apparences les plus diverses afin d’éluder la prise (.. ) et qui se réfugie enfin dans l’insaisissable grain de grenade que voudrait picorer le coq. » Le coq gaulois n’est pas seul en cause, mais pour notre satisfaction nationale, il est quand même bien placé. Ici, parfois, le relevé des défi-nitions va « De Adonis à Henri Bremond » ou de « Jean-Baptiste Para à Marcel Proust ». Pour tous les écrivains cités, les notes renvoient simplement à l’index, lequel mériterait d’être plus explicite ou informatif. Mais l’essentiel n’est pas de savoir qui dit quoi, mais quel est bien l’« autre chose » annoncée par Guillevic.
 Il serait contraire à l’esprit de l’ouvrage d’aboutir à une conclusion et les différences ne sont pas moins nombreuses que les oppositions... de principes. Le lecteur aimera, dans ce maquis qui est aussi florilège, se retrouver, au moins pour son compte, surtout si, par jeu, il se fixe un choix maximum de définitions, par exemple huit, autant que de rubriques. Je serais embarrassé pour dire le mien. Mais Pierre Reverdy, dans Cette émotion appelée poésie, m’offre peut-être, extrait de la rubrique « R comme Révélation », ce que j’ai le plus envie d’aimer dans la poésie : «  Le poète est poussé à créer par le besoin constant et obsédant de sonder le mystère de son être intérieur, de connaître son pouvoir et sa force. » Voilà, comme dit le texte du commentaire, « tout laïque qu’il paraisse, un véritable chemin de sainteté ». On n’est pas très loin de ce qu’écrit le sage Pierre Orizet, mais aussi l’extravagant Saint-Pol Roux : « Le poète est le déchiffreur de mystère en jachère depuis toujours ». S’il faut choisir au moins une rubrique, c’est bien celle de « Révélation » que nous retiendrons.

« La poésie, c’est autre chose ». 1001 définitions de la poésie
Europe (06/01/2009), par Nelly Carnet

 C’est en tant que lecteur de poésie que l’éditeur Gérard Pfister a sélectionné, chez un ensemble d’auteurs les plus variés, de nombreuses notations sur la poésie écrites à des périodes différentes de l’Histoire.
 Rassemblées autour de huit lettres de l’alphabet ponctuant à chaque fois une orientation de la poésie, de l’Affirmation à la Vie, en passant par la Connaissance, l’Émotion, la Musique, la Révélation, etc., les citations esquissent un panorama de ce que la poésie peut représenter pour tous ceux qui s’en approchent, tout en montrant qu’elle ne se laisse pas emprisonner.
 C’est parce qu’elle est toujours « autre chose », selon les mots de Guillevic, qu’elle est indéfinissable. Elle est si difficile à cerner que ses définitions sont multiples sous la plume des poètes. Réunissant un certain nombre d’approches, Pfister nous donne l’occasion de nous en faire une idée plus riche que précise.
 La poésie est avant tout un faire, une « affirmation » « de soi, du monde, du langage », une liberté incarnée, « un acte d’insoumission ». Sous l’égide du « A comme Affirmation », retenons ces vers de Zeno Bianu : « La poésie c’est / un réflexe de survie / une effraction continue / la persistance du souffle / le vrai cœur de la planète / le contraire de l’inhumanité croissante. » Elle engendre « une connaissance », « une nouvelle façon de voir ». Elle monte la réalité sous un nouvel angle pour en extraire « le réel absolu ». Mais c’est aussi une affaire de ressenti pour le créateur comme pour le lecteur.
 Une « émotion » s’en dégage, une commotion. Soudain, douleur et joie viennent se confondre en un seul point, remarque Simone Weil. Il va sans dire que la tension de la langue est à son apogée. Cette tension s’inscrit dans le possible et l’attente. « La poésie est le possible qui demeure possible, l’attente qui accepte d’attendre », nous dit Edwards. À la fois sensible et intellectuelle, la poésie mêle les extrêmes, dépasse la réalité, révèle et incame l’Inconnu comme on peut le lire sous la plume du poète espagnol Claudio Rodriguez.
 Elle est une passante, « toujours ailleurs » et « insaisissable ». Si elle retient dans ses filets quiconque s’y est laissé prendre, c’est aussi parce qu’elle libère un chant. Musique de la langue, elle fait vibrer le sens qui, selon Steiner, fait circuler une « musique de la pensée ». « La poésie c’est de l’être qui cherche son corps de langage », nous dit Pierre-Albert Jourdan. Elle est « la pointe extrême de toute langue humaine », surenchérit Alain Suied. Inséparable de la vie, la poésie la reconduit en mots, en langue. Elle est un « accueil que l’homme fait à la vie », dit Joe Bousquet.

Les mystiques nous enseignent la voie de l’amour
Prier (07/01/2009), par Martine Perrin

Quoi de commun entre les poètes de l’islam et les mystiques chrétiens ? Simplement l’appel à revivifier notre lien d’amour avec Dieu à chaque instant. Gérard Pfister, créateur des Éditions Arfuyen, évoque sa démarche spirituelle et son goût immodéré de la poésie mystique. À la croisée des chemins.

Sans être pratiquant, mon père, né en Alsace, était très attaché aux traditions chrétiennes. Mon grand-père était libre-penseur, et toute ma famille maternelle solidement agnostique. J’ai grandi à Paris, très proche de mes grands-parents maternels, eux-mêmes issus d’un milieu de diamantaires juifs néerlandais. Cela donne la couleur de cette famille, plutôt cosmopolite et ouverte, comme l’était celle d’Etty Hillesum, à laquelle nous sommes apparentés. J’ai fait mes études à Sainte-Croix-de-Neuilly, j’ai donc été abreuvéde catholicisme. Mais j’étais d’un tempérament trop rétif pour m’accommoder du côté grand bourgeois et bien pensant qui y régnait.

Il m’a fallu apprendre à me frayer un chemin au milieu de ces contrastes. J’ai ressenti très tôt la nécessité de me rassembler, poussé par un intransigeant besoin de vérité : comment arriver à faire son unité dans un tel faisceau d’oppositions ? En même temps, j’étais profondément attiré par l’expérience intérieure, peut-être parce que, fils unique, j’étais coutu-mier de la lecture et du silence.

À 15 ans, j’ai découvert la Turquie, invité par un oncle diplomate. C’était un homme très cultivé, synthèse vivante de l’esprit ottoman et de la tradition européenne. J’avais pour lui une vive admiration. J’ai toujours eu la passion des langues et j’ai appris le turc pour me dépayser l’esprit. J’ai commencé à voyager dans toute l’Asie Mineure, arpenté l’intérieur du pays et appris à parler au contact des gens.

C’est au cours de ces pérégrinations que j’ai découvert Yunus Emre. Ce poète du XIII° siècle, contemporain de Rûmî et de Maître Eckhart, est le premier grand écrivain de la langue turque, on pourrait presque dire son fondateur. Comme Maître Eckhart rédigeait ses sermons en allemand pour en faciliter l’accès aux béguines, Yunus écrit avec les mots de tous les jours dans la langue rude et sonore d’Anatolie. Il s’adresse au peuple avec les expériences de sa vie quotidienne. Et ce derviche errant, qui se dit ignorant, compose des poèmes sublimes dans la pure tradition soufie.

La langue nous parle davantage que nous ne parlons la langue. Cette langue tellement étrangère de Yunus, j’ai eu envie de la traduire. Dans la droite ligne de ma démarche d’écriture et d’édition, lorsque j’ai créé les Éditions Arfuyen, en 197 5, j’ai essayé d’emblée de conjuguer l’expérience intérieure et celle de la langue.

Ce que je trouve merveilleux dans le soufisme, qui est la voie spirituelle de l’islam, c’est le rapport très direct, très intime qui existe entre le fidèle et Dieu. Dieu a créé l’homme pour être aimé de lui. Mais l’homme a oublié le pourquoi de sa création. « Souvenez-vous de Moi et Je me souviendrai de vous », dit le Coran. C’est pourquoi la prière doit être incessante : c’est ce qu’on appelle le dhikr, l’invocation de Dieu. Cette pratique vise à se rappeler à Dieu en permanence.

Djonayd, la plus haute autorité du soufisme, mort en 910, disait : « Le soufisme, c’est que Dieu te fasse mourir à toi-même pour que tu ressuscites en Lui. » Une telle parole ne peut être étrangère à quelqu’un qui s’intéresse à la mystique chrétienne, et plus particulièrement aux mystiques rhéno-flamands, foyer de ma propre expérience spirituelle. Je suis catholique pratiquant, et ce souvenir permanent de Dieu irrigue mon expérience : à tout moment, pouvoir référer ce que l’on fait et ce que l’on est à une Réalité qui nous dépasse. C’est une forme de détachement de soi, et aussi d’offrande. 

Ce qui est important, il me semble, ce n’est pas tellement d’agir ou de comprendre : il s’agit plutôt de s’abandonner dans l’instant à une Présence qui n’a pas à être saisie ni nommée, et d’y demeurer. Quand on lit Yunus, on sent bien la liberté et l’allégresse de qui se situe dans l’émerveillement de cette rencontre. Comme il le chante si bien : « Amoureux, seulement amoureux / Pas d’autre loi, d’autre prophète / Mes yeux ont vu le visage de l’Ami / Toute peine m’est joie », le véritable amour n’a nul besoin de reconnaissance. Il trouve sa pleine satisfaction dans la présence de l’être aimé.

On retrouve cette attitude chez Rabi’a, considérée comme la mère du soufisme. Après avoir mené une vie peu orthodoxe – elle était joueuse de flûte, et prostituée –, Rabi’a est partie dans le désert et s’est remise totalement à Dieu. Dans cette mystique de l’amour, rien n’est jamais perdu : « Le cœur de l’homme, c’est le trône de Dieu », disent les soufis. Quelle plus grande liberté que celle qui est vécue dans l’amour... Et aussi quelle plus grande joie ?

La seule voie, me semble-t-il, c’est de recréer ce lien intime, vivant et si sim¬ple avec Dieu. Il s’agit de le revivifier à chaque instant, pour qu’il s’intensifie et devienne un lien de confiance et de fidélité qui englobe tout l’homme. C’est la voie soufie, et c’est exactement ce que disent Eckhart et Angélus Silesius. « L’Esprit couve l’oisillon pour qu’il éclose à l’éternité », écrit l’auteur du Pèlerin chérubinique. C’est tout à fait cela. C’est ce que j’essaie de vivre, dans la tradition des ordres prêcheurs.

Le Pays derrière les yeux
Dernières Nouvelles d’Alsace (18/07/2009), par Jean-Claude Walter

Dans une récente anthologie sur les mille et une définitions de l’écriture poétique, La Poésie, c’est autre chose, il donna la parole à une multitude d’écrivains de tous horizons. Gérard Pfister la reprend lui-même ici, dans Le Pays derrière les yeux.
 
Une sorte de monologue dépouillé à l’extrême, où le poète interroge la nuit, sur les grandes questions existentielles un njour résumées par Paul Gauguin : « D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? ». Car la nuit est bien ici le point de départ et d’ancrage de toute une méditation, cette « nuit éclatante / et toujours invisible » que l’on ne cesse d’interroger en même temps que l’auteur – et le récitatif devient alors un dialogue ininterrompu.
Et c’est l’enfance d’abord qui « boit / lentement / le lait du souvenir ». Puis la beauté, la mère, la terre et la source, le temple et le silence – mais toujours en symbiose avec la nuit, « pur noyau / de silence » et force du souvenir en nous : « nuit / mon enfance / couronnée de lierre / que sais-tu / de l’extase / l’effroi / les cœurs pleins de poussière / nuit / mon enfance / aux longs sommeils ». 

Une litanie de vers très courts, sans majuscules ni ponctuation, si ce n’est un modeste astérisque entre deux versets, pour une quête de vie spirituelle à partir du leitmotiv prégnant de cette nuit que nous portons tous en nous, comme un puits, une patrie, comme la flamme noire d’une « secrète énergie ». 

Langue claire, elliptique – la poésie de Gérard Pfister nous entraîne en un examen de conscience si nécessaire en nos temps troublés. L’intériorité est là, fugace mais palpable, qui nous prend dans fa musique des mots, les silences aussi bien que les éclats de lucidité et de lumière : « quelque chose / appelle / derrière mes yeux / une vague / présence / un regard / plus sombre / que la nuit ».

À la nuit et à son puits d’un noir insondable, le poète oppose la clarté de ses questions, là détermination et l’harmonie de son chant, la complicité du lecteur ravi de découvrir en ce Pays derrière les yeux un bonheur de lecture qu’il croyait disparu.

Le Pays derrière les yeux
Europe (11/01/2009), par Marie-Claire Bancquard

 « La poésie, c’est autre chose ». Cette phrase de Guillevic a servi de titre à un volume paru l’an dernier chez Arfuyen, réunissant des définitions certes diverses de la poésie, mais convergeant pour dire sa différence par rapport aux autres moyens d’expression.
 « Autre chose » :
on peut assurément le dire du dernier recueil de Gérard Pfister, Le pays derrière les yeux. C’est en fait un seul poème qui, en dix-neuf développements, se déploie en lentes variations tout en formant une incontestable unité, telle une cantate de Bach. La langue, elle aussi, avance par glissements, comme les choses dont il est question dès le début : « il y a / en toutes choses / une prodigieuse / lenteur // qui est / la beauté même ». « Fluide(s) », « fragile(s) », « en suspens », amies attentives et discrètes, « il y a / en toutes choses // comme la lenteur / oubliée // de l’enfance / le souvenir de notre nuit ».
 C’est donc par l’extérieur, très matériellement, que le poète entre dans cette nuit qui est « comme un trou sans fond », « le pays derrière les yeux ». Une nuit sans fin, dense, comparable à une immense mer retirée en silence au fond d’une plage immense. Un regard de derrière les yeux, inconnu, qui fait peur, mais qui remonte peu à peu dans la sensibilité comme peut remonter une enfance. « Pays noir / mine profonde // où se perdent / les vies », mais qui sait « ce que rêve / l’enfant », « ce que dit / la lumière ».
 Tel est le territoire du poème : souffrance et déchirement, mais « promesse » multiforme et superbe des choses, avant même leur apparition. Une présence absente, un temple dédié à « la seule / l’obscure matière // la secrète / énergie ». Alors commence un hymne à la nuit, obscure mais éclairant toute chose, « temple dressé // ou simple cabane », aux bruits de « marmara », « corne d’or », mais toujours silencieuse, aussi. Griffue, mais caressante, « ma toute-noire / ma profonde », rayonnante quand le temple se dresse comme quand il est détruit, demeure à la fois vide et pleine « de mille regards / de mille visages »... « Une flamme noire // où toutes choses / s’embrasent / et se consume / la nuit ». Elle possède elle-même, la nuit, un regard qui à la fois l’illumine, et prend sa source « là / où elle n’a plus de nom », « avant l’esprit / avant // la matière au plus noir // de l’unique / énergie ». Elle est à elle-même source de vie et de mort, comme elle l’est pour le poète, qui à sa lumière touche le monde et le quittera, « les orbites vides // entre les mains / de la nuit ».
 Et il y a encore, en arrière d’elle, un avenir insondable, un abîme où se raréfie le minéral, où l’être se dérobe... D’autre part nous sortons sans cesse de la nuit, pour nous exposer à ce phare éclatant du jour qui nous poursuit comme le chasseur fait de l’animal. Jour « plein de sang », matin où « nos yeux / se rouvrent / comme une cicatrice ». « Le jour // est une blessure // que rouvre / chaque matin // une fleur / que chaque nuit // nous donne ».
 Traducteur de Jacob Boehme, excellent connaisseur des écrivains allemands, Gérard Pfister ne pouvait ignorer les textes spirituels et littéraires qu’ils ont consacrés à la nuit. Mais dans son très beau Pays derrière les yeux, son hymne à la nuit frappe par son originalité. « Autre chose » assurément que la poésie purement personnelle ou que la poésie cantonnée au monde matériel, la sienne aborde de grandes questions qui intéressent toutes les sensibilités contemporaines : présence du corps et de la mort, valeurs antithétiques qui habitent le silence, le jour et la nuit, mystère du cosmos qui nous enveloppe. Et elle les aborde dans une langue à la fois subtile, ralentie par les coupes, et pleine d’énergie, qui relie à merveille les différents moments de la méditation.

Hommage à la poésie
Élan (06/01/2009), par Jean-Claude Walter

Durant des années, au fil de ses lectures, l’éditeur Gérard Pfister a collecté un grand nombre de définitions de la poésie. Fondateur des éditions Arfuyen, poète lui-même, il a aussi interrogé ses auteurs : comment définir la poésie ? Voici le résultat de ses enquêtes.

Selon une phrase empruntée à Guillevic, « La poésie, c’est autre chose », reprise ici en titre, voici en 230 pages « 1001 définitions de la poésie », à travers le temps, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, à travers les pays et les continents. Une anthologie donc, et un guide qui déroule le tapis volant des langues, des inspirations, des textes qui composent ces Mille et une nuits de la poésie à travers tant de pages et d’expressions, de tempéraments et de styles, pour atteindre à l’essentiel.

Certains poètes sont parfois réservés, lorsqu’on leur demande de hasarder une définition de leur travail, et l’on peut être tenté de souscrire à la réponse de Federico Garcia Lorca écrivant à un ami : « Tu comprendras qu’un poète ne peut rien dire de la Poésie. Laisse cela aux critiques et aux professeurs. » Où la majuscule au mot poésie traduit l’humilité de l’artiste devant son art... En ce sens, la définition « La poésie, c ’est autre chose » – si bien formulée par l’auteur de Terraqué – laisse le champ libre à toute recherche ou interprétation, en même temps qu’elle stimule une synthèse des mille et une propositions ici collectées.

En une dizaine de chapitres menés avec allégresse, le commentateur nous propose un chemin de ronde de la question : selon des thèmes élus, qui vont de la connaissance à l’émotion, de l’affirmation à la musique, de la vie à la révélation – sans oublier l’objet, le réel, ni... la licorne, bien entendu, ni Orphée, modèle de l’aède. Il y a quelque chose d’optimiste, un souffle revigorant à retrouver tous ces noms connus depuis l’école ou bien nos premières lectures, retrouver ou découvrir ces oeuvres, ces créations par le langage de tant de visions et d’univers — de projets pour une existence à la hauteur de nos aspirations et de nos illusions. Écoutez l’Alsacien Maxime Alexandre : « La poésie, c’est la lutte contre l’usure, non seulement l’usure des mots, mais à l’occasion de cette usure-là, celle de toute notre vie. » Message de sauvegarde en même temps qu’espérance...

Dans cette enquête menée avec clarté, érudition et bonne humeur, Gérard Pfister cite bien entendu ceux dont l’autorité s’impose, comme Novalis, Paul Valéry, Max Jacob ou Reverdy. Mais il rend justice également à des poètes trop souvent oubliés, tels Georges Perros, ou Léon-Paul Fargue – tous deux ayant par leurs travaux, chacun selon son registre, largement contribué à effacer cette frontière entre prose et poésie. Pas de poésie, d’ailleurs, si les mots sur la page ne nous inspirent pas cette « émotion centrale » que distingue René Daumal, et que ce livre nous propose en partage. Alors, retour aux sources, aux poèmes du monde entier ou à ceux que l’on a choisis, et qu’ils chantent non seulement dans nos mémoires, mais dans nos cœurs.

La passion habitée
Les Affiches-Moniteur (10/09/2009), par Michel Loetscher

L’assurance de se savoir mortel pousse à d’urgents dénuements, à d’immédiates intensités et d’indicibles bonheurs. Ainsi, l’urgence d’être et de dire de Gérard Pfister, poète et éditeur par passion, se manifeste en acte de foi et en une jubilante qualité de présence au monde.

Les éditions Le Nouvel Athanor consacrent à ce quêteur de Dieu (« peut-être même de l’absence de dieu » ?), dans la collection Poètes trop effacés, une éclairante monographie et un florilège qui couvre « plusieurs décennies de passion poétique habitée de “Tant de lumière / Jaillie d’un seul point / Plus vaste que le ciel” (in Le Tout Proche) ».

Ainsi que le rappelle Jean-Luc Maxence : « II y a chez ce créateur, me semble-t-il, une sorte de mise en croix perpétuelle de l’aveu intime et du désir impérieux de n être jamais détaché de ses frères humains les plus proches. Il y a de surcroît un perpétuel souci de n’être jamais, au grand jamais, déconnecté du Réel immédiat de notre société malade, comme nous tous qui en formons l’âme collective ».
 Ce qui
 Se connaît

 Comme néant
 Est pure

 Transparence,
 Pure présence,

 Ici ne manque
 Rien,
 
 Et tout
 A été perdu

 (in La Transparence, Arfuyen, 2005)
Une poésie à habiter comme une accueillante demeure de famille – ou une goutte d’absolu qui perle sur le miroir inassouvi des jours.(Danny-Marc et Jean-Luc Maxence : Gérard Pfister (anthologie de poèmes de 1975 à 2009), éditions Le Nouvel Athanor.

Reprise de souffle
Les Affiches-Moniteur (10/09/2009), par Michel Loetscher

La limpidité de la langue de Gérard Pfister assume le monde par une connaissance qui n’est pas de prose fondue ou cabrée – mais qui est le mystère même de tout ce qui aide à vivre enjrofondeur, sous l’écorce des apparences :
 Quelque chose
 Appelle
 
 Derrière mes yeux

 Une vague
 Présence
 
 Un regard
 Plus sombre que la nuit
 
 Derrière mes yeux
  II n’y a rien
 
 Que ce désir
 Une enfance oubliée
 
 Sous le lierre
 
 La terre
 Profonde
 
 Où je repose

Sa poésie saisit la complexité du réel qui se défait dans la lumière de chaque jour et l’exprime dans la simplicité évangélique de combinaisons soustraites au hasard – et à l’inanité sonore ambiante. Au large du verbiage des industries de la parole, elle aide à reprendre pied et souffle. Sa parole d’incertitude fore profond jusqu’à la percée de l’être – et son éploiement dans la clarté du chant habité en beauté – celle-là même qui sauvera le monde...

Découvrir Gérard Pfister
Ouest France (08/10/2009), par Pierre Tanguy

Gérard Pfister (58 ans) est le fondateur et directeur des éditions Arfuyen, créées en 1978 et largement consacrées à la spiritualité et à la poésie.

Un livre lui est aujourd’hui consacré aux Editions du Nouvel Athanor – et ce n’est que justice – car si Gérard Pfister a surtout contribué à faire connaître de nombreux auteurs (Mambrino, Munier, Bocholier, Walter, Dattas...), il est aussi écrivain et poète lui-même.

C’est donc une anthologie de ses propres recueils qui est proposée ici, révélant, « l’un des poètes mystiques les plus inspirés de son temps », selon les éditeurs, Danny-Marc et Jean-Luc Maxence.

« La poésie, c’est autre chose »
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2009), par Jean-Pierre Jossua

 « La poésie, c’est autre chose ». 1001 définitions de la poésie est un volume stimulant et original. Deux formes y alternent.
 D’une part, pour chaque lettre de l’alphabet (par auteurs) une série de courts textes de quelques lignes sur la poésie en général, tirés de poètes du présent et du passé ; le mot « définition » est à prendre au sens large : brèves sentences concernant la poésie, son sens, sa fin ou son absence de fin, ses exigences, ses formes, son rapport au réel de soi-même ou du monde ; les définitions sont très diverses et parfois contradictoires.
 D’autre part, pour plusieurs lettres – par exemple « R comme révélation » – un texte lié de quelques pages contenant beaucoup d’autres citations d’écrivains ou de critiques. Ces textes, portant sur tel aspects de la poésie, ne sont pas signés, mais on peut les attribuer sans grand risque d’erreur, ainsi que la préface, à Gérard Pfister. Celui-ci est, en réalité, l’auteur de ce livre, qui n’est pas à lire à la suite, mais en découvrant telle sentence, quelques pages.
 On cherche ainsi à comprendre cette poésie que Pfister désigne comme «  une brèche dans la langue, l’ouverture vers un espace différent, la promesse réalisée dans les mots mêmes d’une possible liberté », expressions qui indiquent un transcender, au sens le plus ouvert du terme, mais sans oublier le faire, le travail accompli « comme un parfait chimiste et comme une âme sainte ».
 Beaucoup de ces « définitions » touchent à l’objet de ce bulletin, par exemple : « Les poèmes [...] font route vers quelque chose. Vers quoi ? Vers quelque lieu ouvert, à inventer, vers un Toi invocable, vers une réalité à invoquer » (Paul Celan, Discours de Brème). Mais celle que je préfère est due à Baudelaire : « Si un poète demandait à l’État le droit d’avoir quelques bourgeois dans son écurie, on serait fort étonné, tandis que si un bourgeois demandait un poète rôti, on le trouverait tout naturel » (Mon cœur mis à nu). Soyons sérieux pour le mot de la fin : « La poésie n’est pas obscure parce qu’on ne la comprend pas mais parce qu’on n’en finit pas de la comprendre » (Georges Perros, Papiers collés II).

Gérard Pfister : Portrait, bibliographie, anthologie
Autre Sud (09/01/2009), par Joëlle Gardes

 C’est une bonne idée que de rendre visible un « poète trop effacé », comme l’est Gérard Pfister, et il faut remercier les éditeurs de l’Athanor de l’anthologie qu’ils nous donnent. Le portrait que trace Jean-Luc Maxence du « quêteur d’absolu » est une bonne introduction au choix qui est fait ensuite dans près de vingt-cinq ans de poésie, de Faux à Le pays derrière les yeux, en passant par L’oubli ou La Transparence.
 Il est tout à la fois passionnant et émouvant d’y suivre le chemin qui conduit à un double dépouillement, de l’écriture, et du moi. Dans les premiers recueils, le vers s’allonge souvent et amplifie l’observation critique sur un monde déjà refusé (« sans arrêt les coups de téléphone les voitures en démence / cette inquiète affluence des gens aux portes des magasins des hôpitaux »).
 Peu à peu, la tendance à la brièveté, au blanc s’affirme. Les sentiments de retrait ne se disent plus, mais se laissent deviner dans les interstices d’une parole rare qui cherche à retrouver l’obscure présence des choses absentes. C’est un « chemin sans bord » que celui du renoncement à toute prise sur le monde, à toute prise sur soi, seule condition pour que se lève une « aube inverse » ou une « brume » qui « révèle l’extase d’une plaine ».
 On peut interpréter cette présence du monde, retrouvée dans la matière de l’écriture, comme celle du divin et voir dans cette poésie une recherche mystique, et même chrétienne. Mais il n’est pas besoin d’adhérer à cette position pour apprécier ce parcours vers le vide, le « rien », car ni le vide ni le rien n’ont « besoin de dieu » : ils vibrent de la pure lumière intérieure qui habite celui qui se « connaît comme néant ».
 Et c’est à la poésie de dire ce rien, ce vide, c’est-à-dire cette lumière et cette grâce, car elle est souffle avant le discours, mots avant le sens, nuit avant le jour, et s’établit là où tout s’origine. Religieuse ou profane, peu importe alors le nom de cette méditation, qui a nom conscience et urgence de vivre.

Gérard Pfister, Anthologie, au Nouvel Athanor
Temporel (26/04/2010), par Nelly Carnet

 À propos de la personnalité de Gérard Pfister, Jean-Luc Maxence écrit dans le bref portrait qu’il dresse : « elle me semble à la fois discrète et pleinement affirmée, parfois joyeuse et iconoclaste, parfois grave, pudique et mystique ». Et ces qualifications se trouvent entre autres complétées par la celles portées par Mambrino sur la création poétique du poète quand il dit que c’est une « poésie de l’intérieur de l’âme ».
 C’est bien ce qui ressort de l’ensemble de la production poétique présentée sous la forme d’une anthologie des écrits de Pfister des années soixante-dix à aujourd’hui. Tension, ouverture et inquiétude traversent la création. Nous sommes par exemple frappés, dès les premiers textes, par une extrême conscience de la précarité humaine sous la forme la plus redoutable de la négation, puisque celle-ci contamine toutes les expressions, de la structure phrastique à l’unité du mot en passant par la posture même de l’être humain dans une géographie menacée. « Nous avançons nus », nous dit Gérard Pfister. Ou encore « nous n’avons jamais connu notre vrai visage » et « tout ce que nous savons / est pour notre confusion »
 Et si le constat est particulièrement dur comme si l’être humain s’était fourvoyé dans la fausseté, le mensonge, la perte de lui-même, « notre vie ne parle plus / qu’une langue d’emprunt », c’est aussi parce que Pfister a trouvé une autre langue, celle de la poésie dont l’exigence est redoutable face à celle de notre quotidien, caractérisée par sa droiture, sa rigueur, sa recherche de justesse entre le dire et le dit, sa mesure et son rapprochement avec la vérité d’âme. Il ausculte son environnement, les âmes qui le composent, cherche à saisir une vérité, ne se contente pas de demeurer dans un constat négatif mais sait aussi illuminer la noirceur. « Un point / contient/toute la nuit / brûle en une flamme (...) »« Au silence / chaque mot / dit / le secret ». Lorsqu’il parle de ce secret porté en lui dans un livre édité en 1985, D’une obscure présence, on ignore bien ce que ce secret peut représenter et l’on se demande si, quelques années plus tard, il ne pourrait pas se confondre avec une certaine part oubliée de l’origine même de l’auteur révélée tardivement... « Tu n’as rien à perdre en ce monde / rien à sauver que ton secret ». « Tu n’as rien à servir, rien à trahir / qu’un secret qui ne t’appartient pas ».
 En d’autres endroits, une attente et un espoir suivent les contours d’un paysage enneigé et dénudé que l’on retrouve également dans le dernier recueil publié cette année aux éditions Arfuyen accompagné d’une photographie d’Anne Pfister offrant au pays derrière les yeux une représentation visuelle : silhouettes de sapins noirs sur ciel d’absence. « Et quelle est cette merveille au col / d’un paysage soudain révélé / qui n’est rien d’autre / et cependant quelle promesse ».
 Silence, nuit, vide, naissance, secret et lumière se conjuguent dans l’énigmatique inquiétude de l’existence, qui ne peut que se reconnaître dans le poème lorsque Pfister définit ce dernier comme un lieu qui « parle de [la] mort » aussi bien que « d’une possible vie ». Au milieu de toute la rigueur menant les mots, il arrive que le questionnement et la répétition incessants traduits dans Naissance de l’invisible nous mènent sur les rives de la ferveur lyrique sans pour autant que la tension extrême soit négligée. Celle-ci pourrait être issue de ce qui impulse les mots : l’enfance, celle « qui surgit / en chaque chose ».
 Ce pays derrière les yeux est un lieu insituable car il est simplement inscrit dans la mémoire. Davantage un état ou un moment, il est un incontournable que chacun partage silencieusement. Il se définit par la nuit et par l’enfance, deux termes bien vagiies, l’un obscur, l’autre plus lumineux, se rejoignant dans un seul poème : « c’est la nuit // toujours / qui regarde // dans mon regard / c’est l’enfance // qui surgit en chaque chose ». « c’est la nuit // qui regarde / la nuit // c’est l’enfance // qui boit / lentement // le lait du souvenir ».
 La négation est toujours aussi prégnante pour donner forme à un lieu dénudé et à l’absence qui l’habite. Le monde de derrière les yeux vient gommer celui de la réalité. Une autre vie circule, bien mystérieuse, se superposant à la mort qui semble elle-même se confondre avec une lointaine origine à la fois fascinante et terrifiante et ayant légué « un vide / toujours / jaillissant / une blessure / toujours ouverte ». Tout ce qui habite le tréfonds demeure dans l’obscurité. Mots et photographie font advenir « le pur noyau de silence ».

L’œuvre de Gérard Pfister
Critiques Libres (15/06/2009), par Sahkti

 Poète dit du spirituel, de la foi, de l’espoir, dans le but de chanter le mystère de la vie et de l’amour, Gérard Pfister a le sens de la justesse, du mot placé à l’endroit exact où il aura tout à dire. Adepte de la sobriété, l’auteur aime explorer et suggérer ; il apprécie également les questionnements intérieurs qui aident à jalonner notre chemin d’existence au milieu de ce monde compliqué.
 Ce recueil est à son image : curieux et introspectif. Un beau parcours poétique qui permet au lecteur de prendre la mesure de toute la subtilité de la plume de Gérard Pfister. J’aime particulièrement sa manière de faire parler les silences et d’exprimer les non-dits en quelques mots, sans s’encombrer d’effets inutiles.
 Un volume publié dans la collection "Poètes trop effacés" des éditions Le Nouvel Athanor, une série de monographies poétiques d’auteurs moins médiatisés que d’autres. Jean-Luc Maxence propose un portrait de Gérard Pfister en début de volume, suivi d’une bibliographie de l’auteur et enfin d’une anthologie, compilation certes subjective mais joliment composée de textes poétiques de G. Pfister. Un bon moyen de nous imprégner de son œuvre.
  « Les choses sont toujours à naître, les mots / toujours à venir, rien n’est jamais fixé / sous le regard du cœur, un monde se déploie / sans espoir, sans trêve, nos mains sont vides / et fécondes comme des fleurs, qui sèmera / nos peurs, qui récoltera nos enfances / Un silence brûlant habite nos corps / la brume se lève et tout à coup révèle / l’extase d’une plaine »

Cheminement intérieur
Critiques Libres (06/12/2009), par Sahkti

 Le parcours poétique de Gérard Pfister est riche, escarpé, enrichi de nombreuses interrogations sur la poésie, son sens, sa définition et son rôle. Une démarche qui lui permet d’explorer les mots et le langage, de créer une autre approche de ce monde qu’il aime décortiquer afin de mieux le cerner.
 Nuit, lenteur, silence, regard, vie, ombre, mort... autant d’étapes sur un parcours d’intériorisation et de recherche du moi. Autant de repères pour jalonner une quête qui n’est ni narcissique ni religieuse, mais se rapproche d’un cheminement personnel, spiritualité intérieure qui ouvre les portes du décryptage de notre place au sein de l’éphémère écrin qui nous accueille.
 « déjà // il n’y a plus rien / à espérer // toutes mes fleurs / reposent // entre les mains / de la nuit // sans qu’en manque / une seule // sans qu’un pétale / soit oublié »
 À travers des textes aérés, des vers épurés, Gérard Pfister se joue du symbolisme de la sobriété pour nous aider à pénétrer l’univers dans toute sa complexité. Pourquoi user de mots et d’effets lorsque la difficulté est avant tout dans la compréhension ? Une démarche que je salue car elle met en valeur, non seulement la beauté de la langue de l’auteur, mais également certains aspects de notre monde qui méritent d’être exposés.
 C’est une plongée dans les souvenirs et la mémoire, dans l’imaginaire, vers l’inconnu. Un beau voyage ! « nuit / noire // invisible // désert / ne va pas // chercher le nom // de qui / l’habite » Mention spéciale pour la superbe photographie de couverture, signée Anne Pfister !

Le pays derrière les yeux
Cahier Critique de Poésie (05/01/2009), par André Ughetto

Avec cet hymne à la nuit, développé comme une longue litanie et comportant dix-neuf poèmes numérotés, nous avons notre Novalis, suis-je tenté d’écrire, à propos de Gérard Pfister dont on connaît les accointances avec nombre de mystiques allemands qu’il a traduits.

La nuit que le poète contemple est celle de l’origine, d’où procèdent toutes choses, d’où émane au dernier chant le jour, « blessure de la nuit // ciel [...] bleu / comme le sang // de l’exacte couleur // des veines ». La course énergétique de vers réduits parfois à deux syllabes, dans les strates d’inconscient et de rêverie rencontrées (« derrière les yeux ») suscite l’éveil de nos questions sur le passé et sur le devenir.

On est conduit par des plages de doute, d’effroi, mais aussi d’étincelante félicité : « j’écoute // la Marmara / la corne d’or // les îles / des princes // et le Bosphore // toujours / c’est ton silence // ma nuit / au regard clair. »

Le Pays derrière les yeux
RBL Revue des Belles-Lettres (07/01/2010), par Gérard Bocholier

Un espace « si immensément vaste », la nuit, c’est le pays « derrière les yeux » que Gérard Pfister évoque dans un très beau livre composé de 19 suites de vers brefs, presque litaniques.

Tout se passe là, en un lieu ou en un point extrême au-delà duquel il n’y a plus rien et où l’indicible règne. Mais cette ténèbre aiguise la lucidité du poète qui découvre alors « mille regards », « mille visages ». Plus encore, l’énigme s’avère présente et comme évidente en ce pays, énigme d’avant le sens et d’avant le discours. Les poèmes de Gérard Pfister nous l’éclairent sans abuser des mots, simplement en la nommant, en la cernant de ce qu’il faut de silence pour qu’elle nous apparaisse telle qu’elle est.

Admirons-la dans toute sa beauté, jaillissant de l’enfance peut-être, appelant notre adoration, suscitant la parole poétique en son expression la plus élémentaire.
 très pure
 très calme
 
 une flamme noire
 s’élève
 
 derrière tes yeux
 et elle n’a
 pas de nom


Les oxymores se succèdent dans les pages, embrassant l’infinie diversité du monde, isolant soudain un cerisier en fleur, un brasier étincelant, un poignant chant de silence. Tout peut prendre alors un visage inverse, qui révèle la secrète vérité des choses.
 le jour
 est la blessure
 de la nuit

 le sang
 n’en finit pas
 
 de couler dans le ciel

 
On est « avant » : « avant l’esprit », là « où la mort / n’a pas / commencé ». L’audace de la vision métaphysique s’allie à la nudité du langage. Cette alliance défie toutes les limites, tout ce que la pensée rationnelle pourrait interposer comme obstacles ou frontières. Elle s’impose à nous avec une remarquable force de persuasion, que seule la grande poésie peut mettre en œuvre .
 le pays
 derrière mes yeux

 n’a pas de frontière
 pas de rivage

 mais il n’est pas
 d’oiseau

 qui n’en prenne l’envol


Cet envol signifie, dans sa pureté solitaire, toute l’espérance spirituelle qui ne cesse de parcourir l’œuvre de Gérard Pfister. Notre nouveau siècle en a particulièrement besoin. Il saura prêter l’oreille et le cœur à ce murmure incantatoire très inspiré.

Le grand silence
Exigence Littérature (10/01/2011), par Françoise Urban-Menninger

Dans la note rédigée à la fin de son ouvrage, Gérard Pfister nous livre une clé pour entrer dans la pleine lumière de son long poème. Le premier oratorio que l’on doit à Emilio de’ Cavalieri fut donné à Rome en février 1600 et avait pour titre « la représentation de l’âme et du corps ». Cet intitulé résume et éclaire l’œuvre singulière de Gérard Pfister qui est à l’évidence une traversée de l’être saisi par une incantation, une phrase qui, comme il en témoigne, est « le seul personnage et le seul décor ».

Cette phrase qui tient dans « une portée de mots », c’est ainsi que la définit l’auteur, est faite de mots « nés de rien ». Mais ce « rien » nous ouvre sur une magnificence qui n’a d’autre finalité qu’une scansion insinuante qui, dès les premiers vers nous entraîne dans un rythme qui jamais ne s’essouffle : « mes morts / sont derrière moi / mes morts / me portent ».

Et le poète d’entrer par le verbe dans cette Totentanz (danse des morts), d’en être la voix anonyme et sans retour. « Ils me portent / ils me poussent / en avant / ils savent / où je vais / mieux que je ne sais moi-même ». Cette longue marche dans « le sillon » telle « une bête de labour » s’apparente dès lors à une avancée en soi dans la lignée des êtres qui l’ont précédé par un travail d’écriture qui engage dans le même temps l’âme et le corps. L’auteur n’a d’autre choix que de « capter » cette « intonation », « incantation » ou « voix » venue du « plus profond du silence ».

Au poète de dérouler dès lors le fil des mots qui l’habitent et de s’aventurer en soliste dans cette quête de l’indicible où la mort s’invite et entre par l’écriture sous la peau vive de l’ âme.

Gérard Pfister nous rappelle ici que nous sommes faits de la chair des morts que nous portons et qui nous portent, ils nous accompagnent au quotidien dans nos gestes et nos paroles : « Je sens leur regard / dans mon sang / je sens /dans mes mots / leur silence / je pèse / dans mes jours / leur dignité ». Et l’auteur d’aller toujours plus loin dans le sillon de la page blanche jusqu’à appréhender sa propre mort : « je ne suis / personne / que toi / un mort / parmi les morts ».

Dans ce long poème qui irradie telle une épure flamboyante, Gérad Pfister tout en interrogeant la mort derrière chaque mot se laisse guider irrésistiblement par une cantate qui enveloppe et le texte et l’âme et le corps.

Dans cette danse immobile où « toutes choses s’effacent », la mort devient légère et le poème « Trois fois, trois arias, en une boucle parfaite et jamais refermée » s’ouvre sur cette musique du silence où commence l’infini.

Le grand silence. Oratorio
Texture (10/01/2011), par Max Alhau

Dans la note qui clôt ce livre, Gérard Pfister écrit : « La phrase est le seul personnage et le seul décor. Elle porte en elle-même tout l’espace et tout le drame. » Et c’est bien cette phrase unique mais d’une portée très significative qui s’impose dans ces neuf parties : trois fois trois arias. Le thème est lui aussi unique : la présence des morts qui accompagnent le poète tout au long d’un long périple : « mes morts / sont derrière moi / mes morts / me portent / comme un long / profond / sillage ».

Au cours de cet oratorio orchestré par le silence, une voix s’élève qui dicte la marche. Une voix qui se mêle aux mots, fil conducteur de ce poème. Mais sans cesse dans ce long périple les morts ne quittent pas le poète : « ils sont là / mes témoins / toute une foule / de blanc vêtus / je suis / leur enfant ». Au cours de la marche silencieuse entreprise, rien ne semble bouger et le poète ne rien voir : dans un double mouvement le présent est donné et repris  : « mes mains se serrent / sur le présent / toujours / il m’est repris / toujours / il m’est donné »  

Le sang lui ne cesse d’envahir le paysage, de le teinter de sa couleur : « mon sang / tout ce sang répandu le sang / de mes pères », accentuant ainsi le mouvement dramatique. Quant au temps il ne passe plus et seuls les morts portent le poète vers quelle issue au cours d’un voyage fantomatique : « un train de nuit / filant seul / et tous sont endormis / il n’y a pas de voyageur ».

Car c’est bien cette incertitude sur laquelle repose le contenu de ce poème dramatique. Seuls les morts dans leur cortège permettent au poète d’entrer dans le grand silence mais de demeurer fidèle aux mots qui « ne savent faire / que rêver ». La voix épurée à l’extrême demeure présente afin de célébrer ces morts, le silence dans lequel toute chose affirme sa présence et la phrase, unique, se mêle elle aussi à ce silence auquel elle donne naissance, qu’elle fortifie tout au long de ce parcours.

Le grand silence. Oratorio
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace (07/09/2011), par Antoine Wicker

 De Gérard Pfister chacun sait l’engagement au service de l’universel art poétique, qu’en sa propre vie il cultive, on le sait un peu moins, avec haute exigence.
 Fondateur en 1975 des Éditions Arfuyen, dont l’action poétique est d’inépuisable fécondité, Gérard Pfister fut en 2004 à l’origine de la création, à Strasbourg, des Prix Nathan Katz et Jean Arp, du Prix européen de littérature un an plus tard.
 Traducteur – René Schickelé, Maître Eckhart, Margherita Guidacci, Jessica Powers, Emily Dickinson... –, il est d’abord poète lui-même, et à cette œuvre à la fois discrète et pleinement affirmée, « parfois joyeuse et iconoclaste, parfois grave, pudique et mystique », Jean-Luc Maxence consacra en 2009 une fine anthologie (aux Éditions de l’Athanor).
 Un nouveau recueil – Le grand silence, chez Arfuyen – y prend position aujourd’hui, sous la forme revendiquée d’un « oratorio » décliné en trois fois trois arias qui y veulent composer, dit-il lui-même dans une essentielle « note finale », une boucle parfaite et jamais refermée car en perpétuel mouvement de vive transformation : « Une portée de mots, nés de rien, sans fin revenant à l’initial accord », et qu’en d’autres accords, et ruptures et suspens et rebonds, il inscrit dans une scansion dans la cadence de la « marche longue, sans but, et déjà implacable, sans retour » qu’à chaque être impose le drame de son humaine condition.
 Entre cauchemar inquiet ou pure terreur, ou douce euphorie, dans le saisissant cortège des morts et des vivants, et dans le théâtre même de l’univers : « dans une pauvre portée de mots » venue du plus profond du silence, la représentation – ce fut en 1600, d’Emilio de’ Cavalieri, le titre du tout premier oratorio donné à Rome – de l’âme et du corps.

Fenêtre sur cour, juillet 2011
jacquesdarras.com (07/01/2011), par Jacques Darras

[…] Je retiens également l’oratorio Le grand silence de Gérard Pfister, paru aux éditions Arfuyen dont il est depuis 1975, en Alsace, le remarquable acteur et concepteur. Européen convaincu, créateur à Strasbourg de récompenses pour les grandes voix de l’Europe (récemment Kiki Dimoula, Tony Harrison etc...)

Gérard Pfister trace sa poésie aux frontières du dialecte alsacien et de la mystique rhénane. Peut-être trouvera-t-on notre raccourci un peu brutal mais l’important à dire est que sa poésie, composée dans ce recueil de vers très courts groupés par deux, à raison de 9 couples par page, acquiert une dynamique nouvelle qui la met sur le chemin d’une prose pour ainsi dire verticale, dépourvue de ponctuation et différée à l’infini par les respirations du blanc.

Neuf chapitres divisent cette méditation de 131 pages sur la généalogie et la mort : « ils sont là tous là / mes morts // les yeux / grands ouverts // ouverts / tellement // ils n’ont plus / de nom // ils n’ont plus / de voix // et ils me portent / comme un grand arbre »

Le grand silence, oratorio
Le Nouvel Athanor (01/01/2012), par France Burghelle-Rey

Le nouveau recueil de Gérard Pfister se caractérise par des paradoxes qui s’expriment dans la force de leur répétition et de l’effet incantatoire que celle-ci produit. Une écriture « précaire » servie par les allitérations, les assonances, voire la paronomase, favorise le rythme solennel de la marche des morts et de celle du narrateur qui ne sait où il va. L’auteur, lui, est un véritable pianiste qui se sert des syllabes comme de touches pour exprimer l’échange entre les « témoins » et « l’enfant » : « et je sens / leur présence / et je suis / leur présence ». Il y a, dans Le grand silence, une forme de lyrisme d’une discrétion et d’une originalité rares. 

La ronde incessante de vocables magiques s’exprime en un grand souffle qu’amplifie parfois le réalisme, comme celui avec lequel le sang est décrit. Aussi, dans l’éternel retour des morts et des mots, se baigne-t-on toujours dans le même fleuve et « rien / ne se perd ». La banalité, ou plutôt la simplicité, fait ici une très belle alliance avec la poésie.

Mais on assiste, dès l’aria 3, à un crescendo quand la foule se fait « innombrable » et que monte alors la tension due à l’anankè de cette « marche longue, sans but et déjà implacable », comme l’écrit Gérard Pfister dans sa note. Quand la nature et l’espace sont, plus loin, investis, le paradoxe reste tenace : la marche, qui pourtant a progressé depuis Faux est immobile, la lumière nocturne. Le doute, en même temps, s’accroît quand le narrateur crie " tout me quitte ". Mais à l’inverse « tout…s’apaise » car il y a un aspect double et sans limite des choses. Alors se produisent la confusion du sang et de l’eau et la confusion aussi de « mon sang » et du sang « de mes pères ».<

À la fin de l’aria 6, « c’est le jour / du grand silence ». Les morts silencieux sont présents, eux encore, jusqu’à la fin de l’incantation et « portent / comme un grand arbre / de silence » celui qui, en quelque sorte, est leur prêtre. Ainsi l’office de cette unique phrase a-t-il bien eu lieu et la joie est-elle encore plus « vivante » car les morts ne sont pas morts tant ils sont aimés.

Il a été dit, dans la chute de cette aria 6, que « le vide / rayonne » et, à la fin du recueil, comme le vieux Siméon de l’Evangile,« je », après voir vu la lumière, peux devenir « un mort / parmi les morts ». Seuls restent les mots, leur rêve et leur silence.

Le grand silence. Oratorio
La Vie (03/01/2012), par Jean-Pierre Denis

Depuis 30 ans, Gérard Pfister occupe une place singulière dans la poésie contemporaine. À son catalogue d’éditeurs, les plus grands noms. Et parallèlement, un travail, un travail patient pour redonner accès à l’im­mense patrimoine du christianisme, des mystiques rhénans aux auteurs contemporains en passant par l’école française de spiritualité.

Dans les marges de ce métier d’éditeur, mais désormais considérable, s’inscrit le travail de l’auteur. Le Grand Silence n’est pas un recueil, mais un puissant « oratorio », montée de chants où la voie des mots porte la voix des morts, en une prenante anamnèse.

Un che­min obsédant, envoûtant, où la puis­sance de la parole tient, paradoxale­ment, dans l’économie de mots. « mes morts qu’êtes-vous // devenus / où allons-nous // ensemble vos pas // derrière mes pas / votre sang dans le mien »

Le Grand silence
Nunc (07/01/2011), par Nelly Carnet

Une note de l’auteur en fin de recueil nous explique toute l’organisation de l’écriture fondée sur l’accueil d’une voix litanique qui traverse l’espace, sans doute en « grand silence », et qu’il convient d’enten­dre, d’écouter, de retranscrire. « C’est une permanente ré­pétition, et c’est un renouvellement incessant. » 

Le sous-titre trouve aussi sa iustification : « La phrase est le seul personnage et le seul décor. Elle porte en elle-même tout l’espace et tout le drame. » C’est dans l’ombre de tous ses morts que Gérard Pfister a écrit un livre en neuf pans symbolisant aussi bien un achèvement qu’une naissance ou renaissance. Un texte prend vie pour se porter soi-même jusqu’à se libérer d’un passé prégnant sans, à aucun moment, désirer l’oublier. L’écriture de la mémoire peut aussi nous projeter dans l’avenir : « ils me portent / et je les porte // en avant / moi aussi // pas / après pas ».

Laco­niques, ces vers épousent des notes sur une portée. La voix, celui qui la retient, cherchent on ne sait quoi entre la lu­mière et l’ombre. La langue est mots, bardée par eux et la mémoire ouverte sur rien. Si les morts et leur écoute conduisent toute l’écriture, ils ne sont pas pour autant en­vahissants, et leur poids ne se fait nullement sentir car ils ne sont plus qu’ombres dans la vie secrète d’un écrivain, « Ils marchent / derrière moi // d’un pas léger / si léger ». Ils portent le blanc, l’éclat de la disparition, la lumière du deuil. C’est dans la mémoire de ses morts, nombreux, que Gérard Pfister poursuit son chemin, mémoire réduite au strict minimum comme si le survivant ne connaissait rien d’eux, ou seulement un drame. Un passé gardé dans l’igno­rance pendant de très nombreuses années.

Le drame de­vient une force interne qui le pousse chaque jour avec la nuit derrière soi et la lumière au-devant. Entre les deux se tient .la. main qui écrit. Du sang, il en est d’ailleurs question ; criminel, il « coule / comme un fleuve » comme des trains vont vers la mort, sans doute en référence au grand pan des sacrifiés devenus les fantômes de toute une existence.

L’absence de sens provoque alors cette angoisse, cette incer­titude, cette interrogation, cette peur du vide et de son énorme gouffre, « abîme ouvert », que Gérard Pfîster se met à ressentir au cœur même des mots. Ces mots simples qui s’organisent autour d’un rythme et de périodes élémentaires avancent à petits pas comme clans un cortège funèbre. Le passeur et le témoin leur donnent voix pour re­joindre l’Humanité.

Parfois, le monde mental peut céder sa place à une brève perception du réel. L’auteur fait alors diversion dans le paysage qui défile. Mais c’est encore dans un train... mais le train de la vie où chacun peut mesurer son silence. Dans le mouvement circulaire de récriture, les yeux, grands ouverts des morts, empêchent toute possibilité d’oublier et place celui qui s’en absorbe entre « joie » et « désespoir ».

Le Grand silence
Élan (01/01/2011), par Jean-Claude Walter

Sous le titre Le grand silence, Gérard Pfister nous offre sa nouvelle série de poèmes. Dans la manière de son précédent volume, Le pays derrière les yeux : une litanie de vers très courts –par­fois un mot ou trois – qui forment un chant unique, ici appelé oratorio. Et c’est, dès la première page, le leit­motiv du livre : « mes morts / sont derrière moi », repris plus loin par « mes morts /me portent ».

Neuf séquences longues, sans majuscules ni ponctuation, entraînent le lecteur toujours plus avant – comme si l’invocation ne devait prendre fin. Question de généalogie propre à chacun, la famille, les silencieux ou les témoins, la foule de la parentèle, ou celle de l’humanité entière... Ainsi, parlant de ces morts : « c’est le grand silence / qui nous porte », et : « je suis leur enfant / leur témoin / je suis leur étrave ».

Voici que le récitant creuse son sillon, toujours plus loin, « comme la bête de labour ». Et c’est le sang, le lignage, l’échappée vers la lumière, en une quête sans cesse recommencée - vers le dire vrai, la conscience, l’éthique d’une méditation toujours plus ardue. Dont les morts sont les fidèles qui nous laissent « leurs mots / en héritage », et « les pères / de mes pères » dit le poète, forment la cohorte des garants de ce grand silence sans quoi nos paroles ne seraient que vaines fumerolles.

Dans l’une des der­nières pages de ses Papiers collés, Georges Perros note justement : « Défer­lement des morts. De mes morts. De mes amours, amis, muets à jamais. Non, ce n’est pas une consolation. » Gérard Pfister ne dit pas autre chose, en ce drame lyrique nous offrant les stances de cette « représentation du l’âme et du corps » – à la manière de Cavalieri dans son oratorio, à Rome, en l’année 1600.

Dans la lignée du Pays derrière les yeux –l’enfance, la nuit, le souffle –, voici que l’interrogation haletante se poursuit, où les morts sont pris à témoin – nos compagnons et confi­dents – pour un même cheminement, « à vive peine / de grand ahan », car toujours « notre désir / nous porte » vers ce plus de lumière que nous proposent la prière, la méditation, ou bien la poésie. Lorsque spiritualité et lit­térature se confondent, se tiennent et se conjuguent...

Le grand silence
CCP (03/01/2012), par Ariane Lüthi

Cet « oratorio », d’après le sous-titre du dernier recueil de Gérard Pfister, invoque, en neuf parties composées de brefs distiques, les morts et les mots : « mes morts / sont derrière moi // mes morts me portent ».

Une note de l’auteur vient s’ajouter à cette suite de distiques dépouillés, et l’on y trouve pour ainsi dire le manifeste poétique des vers qui précèdent : « C’est une répétition, et c’est un renouvel­lement incessant. La phrase se perd dans les variations innombrables et toujours renaît là où on ne l’attendait plus, dans d’autres timbres, d’autres couleurs, d’autres intensités. »

Les mots, « nés de rien », emportent le lecteur de ces « trois fois trois arias », variations qui donnent à lire toujours de nouvelles formes, des pas et sons inédits.

C’est le silence qui vient enfin clore ce riche chant aérien : «  une présence / si forte // que toutes choses / s’effacent // comme un unique / silence ».

Le pays derrière les yeux
Arpa (04/01/2012), par Gérard Bocholier

En deçà du dis­cours, il y a cette parole presque litanique, qui explore la nuit, ce pays infini où il s’approche patiemment, pas à pas, du mystère.

La nuit est « toute étincelante / de mots / crépitante de silence ». Le poète fait entendre alors la parole de silence, toute vibrante, que seuls les grands poètes peuvent proférer.

 

Présent absolu : les mots se posent
Le Salon Littéraire (26/04/2014), par Claude-Henry du Bord

Signe des temps, les poètes ne sont plus écoutés ou si peu, signe de l’épouvantable barbarie qui nous assiège. Et qu’est-ce qu’une civilisation sans poètes ? Sans leur combat tout s’affadit ; sans leur voix tout perd la sienne. Le dernier opus de Gérard Pfister, poète donc, Présent absolu, constitue la troisième et dernière partie de La Représentation des corps et du ciel qui comprend trois « oratorios » dont les deux premiers volets sont Le grand silence (2011) et Le temps ouvre les yeux (2013).

S’il reprend ici un terme propre au vocabulaire de la musique, ce n’est pas pour le transporter artificiellement dans le champ poétique mais pour inviter à la méditation, comme l’œuvre musicale elle-même, qui n’est au fond qu’un drame lyrique sur un thème religieux (ou non d’ailleurs) où l’orchestre joue un rôle prépondérant. Le poète invente en somme une forme au lieu de la transposer : le chant intérieur s’ouvre à son secret, le récitatif est soutenu par le chant même du monde et de la nature. La mort est ici le lieu même du drame. La mort n’étant pas ici ce que le commun redoute et qui le fait trembler d’horreur. Le temps (qui « n’existe pas »), la mort (son corollaire), la matière qui « tressaille », la peur, le rien, ce monde. L’ensemble du polyptique (j’aime l’idée que chaque panneau indépendant se déploie dans l’esprit et comme devant nous) forme certes un tout cohérent mais chaque « acte » du drame total peut cependant être lu de façon tout à fait indépendante puisque présenté comme un événement détaché, inscrit dans le temps, sa dilatation, dans l’ouvert dont il procède pour se conclure dans le «  présent absolu ».

Et comment ne pas penser que le temps procède de l’éternité comme au sein du mystère trinitaire l’Esprit Saint procède du Père et du Fils ? Gérard Pfister laisse ainsi s’établir une autre espèce de mystère né de l’usage même de la parole ou plutôt du langage. Il prend le mot sans jamais s’en servir comme d’un pis-aller, d’un prétexte, d’un artifice, dans sa matérialité même, sa nudité, son poids. Son chant dénude la parole. Reste un hic qui se dilate jusqu’aux limites de son apparente précarité : oui, « quelque chose est ici. Cela n’a pas de nom. Ne vient de nulle part. Espace. Lumière. Un regard. Source noire. Cela jaillit sans cesse. La peau. Les yeux. Les lèvres. Les mots. Jaillit comme d’une paroi. De nulle part. Sans but. Infiniment précieux. Et ce n’est rien. Tout sera oublié. Déjà comme. Comme si déjà – depuis toujours. Infiniment précieux. Et comme irregardable. Trop vertigineux. Voir cela – cette lumière. »

Il faudrait continuer. Accepter, sans réticence aucune, de se perdre dans cette parole nue, pure. Source. Il le dit. Il a raison. Incessante origine. Celle qui est justement devant nous, à chaque instant, ici, maintenant. Par les mots qui ne sont plus des masques. Mais ces présences par quoi le chant est possible. Seul Ponge avait ressenti et dit cela dès 1924 d’ailleurs : « Je ne connais plus que des sons dans le vent, plus une idée, plus un avis, plus une opinion », ce qui reviendrait à parler d’une façon détachée, pas seulement oublieuse, mais ignorante de tout, amnésique au point d’être éternelle.

Les neuf séquences de ce dernier acte ne sont pas résumables, et heureusement, il faut seulement les pénétrer, retrouver un regard enfantin, c’est-à-dire confiant, et le laisser envahir la page et sa respiration. Les mots se posent – se placent – défilent, s’adressent réellement à nous au sein du chant qui se construit aussi sûrement que l’abeille assemble son ballot de pollen. « ici/ dans le chant/ /recevez / ces mots// de rien/ ces mots// tremblants/ cette voix// qui s’élève/ dans la voix// de personne » ; rien n’est écarté, mais instauré dans un ordre premier : « dans l’ailleurs/c’est ici/ /qu’est ta demeure/ dans cet éclair// la pauvre/ maison de ce sang// cette chair/ ouverte// à tous les vents/ dans cette// maison vide// que nul/ n’habite// et c’est pourtant/ ta maison// ces murs/ bâtis de rien// poussière/ sur poussière// la maison/ de souffle// et des regards// Toujours/ tu y feras retour/ prodigue » – mais ne citer qu’une bribe défigure la puissance du souffle, le flux pulse, le pouls bat dans chaque distique d’une absolue simplicité.

Là où l’on croit que règne l’indigence sinon la pauvreté règne l’essentiel, ce pouvoir qui abandonne tout pouvoir, cette force où la puissance est abandon, où la lumière est matinale victoire, où l’effacement est signe de présence réelle : « pourquoi/ nommer// le silence qui nous porte /éclairer// l’obscur/ qui nous nourrit ». Nous sommes là loin, très loin de la préciosité squelettique et calculée de l’hermétique Ungaretti (pour ne citer que lui) ou même de la plupart des logorrhées nombrilistes des pseudo-poètes contemporains ! Si le mot n’était galvaudé (parce que fort délicat à définir correctement), il serait possible d’écrire que cette œuvre est mystique, si ce contenant un peu trop générique ne tendait à corrompre tout contenu ! L’œuvre de Gérard Pfister est plus encore un chant premier, opera magna où la matière même du langage humain dévoile son mystère, sa merveilleuse pauvreté, sa somptueuse fraîcheur. Le mot est bien un fait, bien avant d’être un outil ou un moyen. Le drame permet au chant de ne rien perdre de son humanité, de son enfance « car chanter/ est un jeu// de la matière/ avec le ciel// de la lumière/ dans le silence// entendez-vous/ les mots/ /se sont tus/ délivrés// du dire/ sevrés// du lait des dieux/ les corps// vides de soi/ la chair glorieuse// les noms/ s’effacent// dans le ciel/ le chant demeure// présent absolu. »

Rien de plus ? Non. Sinon remercier qu’il y ait des poètes de cette trempe, d’une humilité telle qu’elle condamne le reste à l’oubli. Mandelstam écrivait magnifiquement (en 1913) : « Et si l’on chante avec justesse/ Et à pleine voix, tout, enfin,/ se défait ; seul demeure/ L’étendue, les étoiles et celui-là qui chante » – et parfois, lui-même s’anéantit joyeusement dans la chair de ses paroles. Deux ans plus tard, Ezra Pound écrivait un peu vite : « L’essentiel chez un poète, c’est qu’il construise un monde pour nous », ne serait-il pas plus exact de dire que l’essentiel est qu’il révèle le monde qui est en nous ? Pfister le fait à merveille.

LIENS

Les Éditions Opales

PETITE ANTHOLOGIE

Aventures
(extraits)

LE BOL

Chaque matin il allait sur le terrain
et prélevait le contenu d’un bol.
Il posait cela sur le rebord de la fenêtre.
Chaque soir le bol avait été vidé.
Il le rentrait, de peur du vent.
Sa place était près de la lampe.
Ainsi il était prêt pour le lendemain matin.
A nouveau il sortirait,
les chaussons mouillés de rosée,
et prélèverait un plein bol.
Il ne savait pas trop bien
pourquoi il faisait cela.
Simplement un jour
cela s’était imposé,
comme une évidence.
Il y avait trop de terre sur le terrain,
beaucoup trop.
C’en était oppressant.
Il avait pris
ce qui lui tombait sous la main
le bol du petit déjeuner
et le jour-même il avait commencé.
Petit à petit il en viendrait à bout
sans même se fatiguer.
Chaque matin ensuite il avait continué.
Le terrain présentait maintenant
un curieux aspect : tout bosselé avec
des tas de pierres qu’il avait mises de côté
et les racines, interminables,
qu’il avait soigneusement respectées.
Il n’y portait pas grande attention.
Il avait son souci,
chaque matin prélever un plein bol (...)


Les chiens battus
(extraits)

Nous en voyions qui n’y pouvaient plus tenir
qui lâchaient tout qui couraient aux quatre coins
du monde comme des bêtes affolées
Nous ne comprenions pas ce qu’ils fuyaient
et eux-mêmes savaient-ils pour oser


Nous sentions bien ce dégoût ce malaise
cette impression de vivre prisonniers d’un mensonge
d’être dupés ne pas savoir l’essentiel
cette impression d’agir bouger parler attendre pour rien
rien de précis tout au moins rien d’avoué

Nous sentions bien que tant de dérisoire agitation
épuisante absurde à quoi nous nous consacrions tout entiers
fébrilement dont nous ne pouvions même plus nous détacher
devait répondre à quelque exigence secrète cachée
et nous ne pouvions rien dire cependant
mous ne pouvions à nous-mêmes nous expliquer

Maîtres de notre vie et pourtant nous nous sentions joués
l’esprit tenu dans un étau notre conscience pilonnée
comme si quelques force avait barre sur nous
comme si de nos propres actes la signification devait rester voilée

Nous voyions bien que les rapports entre les gens se durcissaient
que tout était déjà classé fiché étiqueté
que les mots déjà n’avaient plus la même portée
Et nous étions encore libres
mais sans un moment de liberté
et comblés encore de tous les biens
mais sans un instant de bonheur
et vivant en paix encore
mais sans une heure de tranquillité

Tant de choses qui chaque jour nous déconcertaient
ces gens qu’on voyait marcher tête baissée
dans la rue le métro comme pour ne plus voir
ou comme des enfants en peine qu’on a convaincus de leur faute
(…)


Y 1
(extraits)


nuit en éclats

la paume ouverte
les dés jetés
au tapis bleu du ciel

*

jardin clos

 

sur l’incendie
la graine intacte
buvant l’ombre
la fleur à lever

*

usine


illuminée
un geste parfait
sans personne

*

il est calme


maintenant
dans les profondeurs
la vague est rentrée


Y 2
(extraits)


devant les armes au regard bleu


le bois
d’un arbre
depuis longtemps
coupé

*


si tu parles d’un but

il n’y a
personne
pour l’atteindre

*


marchant sans but dans la lumière

blanche du boulevard
attendant celle
à qui nous revenons

*


en retrait

du spectacle
toujours la même nuit
levant


*

quand les mots ne servent plus


à retenir
mais goutte à goutte
s’écouler


D’une obscure présence
(extraits)

Comme au fond du puits
l’eau sombre qui désaltère
les colombes autour de la margelle
puis l’envol dans un grand bruissement
d’aubes et de soirs

*

Et sans fin la question
et le chant se répondent
le chant sans fin prolonge
la question qui toujours renaît
le silence répond, la parole le ronge
et toujours quand la ciguë est portée
un dernier coq au dieu est sacrifié

*

Les joues tendres de l’enfant reflètent
un ciel blanc sans image
rien n’est encore apparu
très doucement au fond de l’eau
un nénuphar se lève
les couleurs sont à naître, et l’espoir
sait-on ce qui ainsi va se déployer
se reployer dans l’effort
de quel obscur viennent cet élan
et ce dehors qui martèle les formes
que la nuit a sculptées
le soleil est contenu dans un bourgeon
qu’un peu de lait fait éclore

*

D’une obscure présence pour dire la joie
et la douleur sauvage de l’exil
dans les hautes vallées du jour
ces mots pieusement écrits au creux de notre chair
ne seront malgré nous que des balbutiements
traces furtives dans les neiges souveraines
de notre ignorance, nous avons voulu nous souvenir
 

Naissance de l’invisible
(extraits)

– 
La souffrance nous traverse. Nous transperce. Fait en nous surgir l’inconnu. 

– La souffrance est l’irruption en nous de ce qui nous habite et nous dépasse.

 La souffrance est naissance en nous de l’inconnu et mort de l’homme en nous. 

– Quelle beauté y aurait-il sans la souffrance ? Quelle étreinte si forte qui ne soit aussi souffrance ?

– Si peu que nous connaissions du réel, n’est-ce aussi la souffrance qui nous l’a donné ?


*

– Ce qui est contre toi t’aide à te délivrer de toi. Ce qui t’est opposé est en justice ton allié.

– Ce qui te hait, aime-le, car il est ton plus sûr ami. Tu peux en confiance t’en remettre à lui.

– Ce qui a pour toi le plus de sévérité et le moins d’indulgence, comment n’en accepterais-tu contre ta faiblesse le recours ? 

– Par tes propres forces, que pourrais-tu contre l’ennemi intime ? En dépit de tous tes combats, de toutes tes résolutions, tu ne cesses de lui donner ta complaisance. Mais l’allié du dehors, lui, ne cède pas si aisément.

*

 Ce qui te fait peur, reconnais-y l’arme la plus sûre de ta délivrance.

– Ce qui dérange tes plans, ce qui met à bas tes espoirs, fais en l’allié fidèle de ton espérance.

– Ce qui tranche au vif de toi-même, reconnais qu’il te libère.

– Ce qui t’affaiblit, ce qui t’appauvrit, aime-le car il est ta voie vers la justice.

*

 Tout ce qui te rappelle à ton néant t’est allié.

– Tout ce qui travaille à détruire l’idole à laquelle tu t’es voué et sacrifié, tout ce qui combat l’infâme, qu’il soit à jamais ton ami.

– Tout ce qui s’oppose à cette servitude volontaire où te tient ta faiblesse, qu’il soit le bienvenu. 

– Ainsi, par instant, la peur a comme disparu, et ne reste que l’enfant du secret.


La Transparence
(extraits)


Chemin

venu
de l’abîme,

montant
jusqu’au ciel,

et nous voici,
occupés seulement

à compter
ses cailloux

*

Il faut accepter
de n’être

que le chemin,
accepter

que l’autre
naisse en nous

et nous
disparaissions

*

C’est
cette expérience

de présence
qu’il t’est donné

parfois
de vivre,

ce seul bonheur,
l’avènement

quand chaque instant
coïncide

l’origine,
le chemin


*

Interroge
toujours,

ne t’arrête
à rien,

dans la question
l’unique

réponse,
l’unique repos

dans l’allégresse
du matin