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Paysages du ciel

 S’il est en Europe un écrivain inspiré et passionné par les paysages rhénans et le fleuve lui-même, c’est René Schickele. Né à Obernai en 1883, il se définit lui-même « citoyen fran­çais und deutscher Dichter ». Car il est essentiellement écri­vain de langue allemande, reconnu par Thomas Mann pour les « qualités » françaises de son style. Journaliste durant toute sa vie, il nous laisse une importante œuvre romanesque, poétique, théâtrale, ainsi que d’innombrables essais – études, articles, cri­tiques, textes de circonstances et réflexions.
 Mon professeur d’allemand Jean Mattler, avec qui j’avais gardé le contact après le lycée, sachant que j’écrivais, m’avait dit : « N’oubliez pas de lire Schickele. Un grand romancier al­sacien. Je vous le conseille. » De retour d’un séjour d’une an­née à Göttingen, où je hantais les cafés estudiantins et librairies autant que la Faculté, j’avais découvert Symphonie für Jazz, en 1963, dans le Taschenbuch-Verlag. J’en fus enchanté : le pre­mier roman écrit en jazz ! Une incroyable réussite... J’en parlai à Antoine Fischer, le fondateur de la revue Saisons d’Alsace à Strasbourg. « Faites-moi un papier là-dessus, me dit-il. Schic­kele est un de nos plus grands poètes. » II publia aussitôt les cinq pages de mon étude, avec un portrait du romancier - un bois gravé de son ami le peintre Emil Bizer qui lui fit découvrir Badenweiler où il s’installa avec sa famille dès 1922. J’en extrais cette phrase - qui pourrait servir de leitmotiv à toute l’œuvre de Schickele : « Yeux, bouche, mains, le bonheur et le chagrin, la bra­vade, la colère, l’amour, la pitié, la rougeur et la pâleur - ce sont les rares mots, toujours les mêmes, qui sans cesse reviennent, et la musique en est si profonde... »
 Contactées par la revue, les éditions Kiepenheuer & Witsch me firent parvenir les Werke in drei Banden qui ont toujours leur belle place dans ma bibliothèque. Où je découvris bientôt les admirables proses de Himmlische Landschaft, traduites au­jourd’hui sous le titre de Paysages du ciel aux éditions Arfuyen. Toute la plaine du Rhin y figure avec ses merveilleux paysages - les Vosges, Strasbourg et sa cathédrale, la Forêt-Noire, et le roulement du fleuve, du sud au nord, - et la nature bien sûr, en intimité et splendeur : « Ah ! c ’est un vrai paradis que nos sens émoussés ont perdu ! » – et c’est bien ainsi qu’il faut entendre le titre du livre en sa polysémie. Ces textes souvent courts, vifs et profonds, se présentent comme des poèmes en prose, au sens baudelairien, à partir des moindres détails de la vie – comme l’indique le premier titre Expérience du paysage. Une prome­nade, des rencontres – le docteur, le facteur, l’ami allemand, des vagabonds de passage –, les prés et les fleurs, les oiseaux, les cabrioles du chien Zitto, et toujours et partout la prégnance du paysage, de la nature – les deux rives du Rhin comme les pages d’un livre ouvert où l’écrivain retrouve non seulement le souve­nir de son enfance, de l’Alsace chérie, mais aussi « le secret de toute vie ».
 Récit, essai, poème, échappées romanesques, Himmlische Landschaft réunit tous les talents de Schickele en cette quête incessante où « le monde intérieur est nécessairement le reflet d’un paysage – celui de l’enfance. » Ce sont les germanistes Irène Kuhn et Maryse Staiber qui se chargent de la traduction et de la présentation de cette œuvre si claire, si belle, prenante. À sa parution à Berlin en 1933, Schickele avait déjà quitté Badenweiler, car il dénonçait la montée du nazisme, pour la Provence et Vence où il mourut en 1940.
 Grâce à nos deux médiatrices à qui est attribuée la Bourse de traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz, l’esprit, le talent, l’ouverture au monde, l’enga­gement pacifiste et le profond goût de la nature sont sensibles à chaque page que signe le grand écrivain alsacien – pour qui le mot « méditation » rime tout naturellement avec cette « média­tion » qu’il a toujours tissée entre l’Allemagne et la France au cœur de l’Europe dont il fut l’ardent pionnier et partisan.