Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Paule dite Marie

 Qu’y a-t-il de commun entre Etty Hillesum et Paule de Mulatier, entre une Juive hollandaise avide de vivre et une Lyonnaise de stricte et bonne société ? Gérard Pfister donne une réponse imprévue, lui qui connaît bien les deux. Etty Hillesum a découvert le chemin vers son propre cœur à travers sa rencontre avec Julius Spier ; Paule, devenue Marie de la Trinité, se le fraya en dialogue avec sa supérieure, Mère Marie de Saint-Jean, et avec Jacques Lacan, dont elle fut patiente d’abord, élève ensuite. Ce qui les rapproche, c’est un chemin d’authenticité au delà de toute illusion, même pieuse : « deux femmes ardentes, libres, énergiques » (p. 10).
 Les écrits de Marie de la Trinité sont encore peu connus. Cette « obscure dominicaine missionnaire des campagnes, morte en 1980 dans sa soixante-dix-huitième année » (p. 9), a sans doute un message pour aujourd’hui, car elle a traversé, avec une lucidité sans faille, les grandes épreuves de Job en notre temps : maladie psychique, crise existentielle, voire mystique, remise en cause de certains traits ecclésiaux aussi. On croirait entendre saint Jean de la Croix quand elle s’en prend aux directeurs de conscience qui ont l’art terrible « de développer […] la défiance de soi-même […] jusqu’à obliger à une lutte épouvantable contre sa propre conscience. […] comme si l’honneur clérical était en péril parce qu’ils marcheraient eux-mêmes dans le chemin de l’humilité… » (p. 72). Et, un peu plus loin : « L’idée que les prêtres ont – qu’on leur inculque au maximum, qu’on prêche aux fidèles à leur égard – c’est un exercice de paternité. […] Jamais on ne dit “adorateurs” pour former vraiment de vrais adorateurs » (p. 73).
 Mais, au delà de la fille de la bonne société lyonnaise qui doit défaire le carcan de ses fausses obéissances religieuses, il y a la femme mystique fascinée par la Présence ou gémissant de l’absence : « Dieu donne le vertige – un vertige pire que tous les autres. Les vertiges terrestres viennent d’une impression de gouffre sous les pieds – le vertige divin, c’est un abîme d’altitude au-dessus de la tête, et nous un gouffre, une béance. On n’est pas seulement béant, on est béance dans l’être, c’est notre être même qui est une béance » (p. 57). À travers le dialogue entre Marie de la Trinité et Mère Saint-Jean, où l’amitié authentique de ces deux femmes se révèle, en toute liberté, dans un commun amour de Dieu, nous saisissons un peu le chemin vers la liberté que dut parcourir Paule de Mulatier.
 Comme Etty, elle dut enlever toutes les pierres qui obturaient l’entrée du puits intérieur pour que jaillisse la source…