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Nu devant l’immobile

 Si la mort est notre vérité la plus indubitable, il est cependant assez paradoxal d’en faire Ia source d’une écriture, le sésame d’un rapport au monde. C’est pourtant le cas d’Antonio Gamoneda, l’une des plus grandes voix de la poésie espagnole de notre temps, un poète rare, à qui vient d’être attribue le premier Prix Européen de Littérature. (...)
 Des surgissements entre vide et vertige, « entre l’agonie et la sérénité ». Des radiations mémorielles venant épingler au revers du présent des persistances fragiles. « Ma poésie n’est rien d’autre que le récit de la façon que j’ai d’aller vers la mort », dit Gamoneda, qui précise qu’à partir de là, il s’agit pour lui, d’associer le plaisir à « la contemplation de mes actes au miroir de la mort » ; d’« ajouter du plaisir à la perception même de la mort ». (…)
 Une clarté où tout s’inscrit et disparaît les marques de la finitude comme la mort de chaque instant vécu, le parfum de l’existence comme la violence chromatique des émotions. (…) C’est ce plaisir sans espoir, ce maintien d’une attention, cette subtile alliance de pathétique et d’instance sollicitante – celle qu’incarnent le battement de la vie dans l’oiseau, ou la caresse de la lumière – qui muent constamment le désespoir en ce goût d’ëtre, en cette âpre douceur d’exister encore. « Des bêtes heureuses palpitent en toi : musique au bord de l’abîme ! / C’est l’agonie et la sérénité. Tu sens encore l’existence, comme un parfum ».
 
Sous le glissement des apparences désolées que brasse la mémoire, et « comme si la douceur ne devait pas finir encore », Gamoneda rassemble le maigre feu de ses mots. Contre le froid mortel, et pour épeler en lettres de feu, l’amour de la vie. « Je ne veux ni penser ni être aimé ni âtre heureux ni me souvenir. / / Je ne veux que sentir cette lumière sur mes mains / et ignorer tous les visages, et ne plus sentir le poids des chansons sur mon cœur, / voir passer les oiseaux devant mes yeux et ne pas remarquer qu’ils s’en sont allés. »