Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Notre maison la poésie

 Alors que la maison commune brûle, la poésie est sans doute ce qui la rend encore habitable, envers et contre tout, dans un univers, lieu de l’humaine tragé­die, qu’elle rend, d’une envolée de mots signant une présence, à ses correspon­dances subtiles – et à sa rencontre avec le verbe.
 Le temps de la poésie n’obéit certes pas à la commune mesure – ses harmonies renouvellent la promesse des saisons sur terre, vivifient la matière du monde par la grâce d’une humilité d’artisan s’élevant au grand œuvre tant artistique qu’alchi­mique que Gérard Pfister transfuse à chaque instant dont il invite à faire demeure dans ses vies multiples d’éditeur, de banquier, d’écrivain, de traducteur – et d’inlassable créateur de possibles : « La parole / Est un rêve éveillé // Les mots / Se suivent // En un ordre parfait Et construisent// Un récit/ Et c ’est un paysage // C’est / Tout le ciel // Une nuée D’images // Un tremblement / De sens // Dans la lumière / Et déjà / C’est la nuit / Quand // Les mots / Veillent encore »
 Alors que la parole étouffe et que la langue se dévitalise, la raison poétique de Gérard Pfister creuse l’écart avec le com­mun d’un éclat qui interroge un pan de ciel entrevu dans une parcelle d’encre vibrante au seuil d’un infini effacement – toujours différé quand s’ouvre un livre, toujours nommé quand s’absente le dis­cours norme, toujours capté dans les modulations du chant, dans l’insistance du souffle allumant une portée de mots...
 Son oratorio s’ouvre sur ce qui constitue l’homme d’écriture en charge d’un arpent de vide à féconder - avant que le jour fût, il y avait le bruissement de cette parole jamais perdue qui allait devenir la vie des hommes. Il y avait cette parole née de rien, venue au jour le plus neuf du monde qui allait prendre la vie des hommes voués à son service pour dire l’irreprésentable – le mouvement même de l’esprit ramenant à l’essentiel dans un ossuaire d’insondables interroga­tions s’apaisant dès l’entrée en jouissance de ce qui nous met en mots : « Mes morts / Sont derrière moi // Mes morts / Me portent // Comme un long / Profond //Sillage / Une mêlée »
 Voilà trois ans, Gérard Pfister dirigeat un maître livre (« La poésie, c’est autre chose », 1001 définitions de la poésie, Arfuyen) consacré à la définition de ce qui faisait « se lever le monde dans le jour du langage », telle que la vivaient pères fondateurs et contemporains capitaux. La poésie telle qu’il la vit est une énergie vitale qui conjure l’érosion du langage, mène à un autre usage du monde et ouvre une cinquième saison d’un éblouissement hors des calendriers, affranchi du temps mécanique – au large de l’immersion des terres rares où s’élabore notre aventure.
 Plaçant sa voix au plus près, au plus vif de l’inimitable musique de l’être là, le prati­cien du possible pose une nouvelle pierre (son douzième recueil) d’une maison com­mune bâtie autour d’un feu, d’un secret par­tagé, d’une grâce renouvelée. L’éveilleur à la vie de l’instant n’a de cesse, par l’infini du signe, de ramener le lecteur à ce qu’il fuit, à ce qui le fuit, à cet univers qui renaît à chaque lecture, à chaque tintement jailli de l’aventure des mots vécue en son ardente clarté comme seule possibilité d’être.